CHRONIQUE DE MA QUARANTAINE

Lundi, 16 mars 2020

169 387 cas dans le monde – 6 513 décès

Confinés en résidence non-surveillée, en isolation volontaire, en quarantaine de quatorze jours à la suite d’un retour de voyage en pleine pandémie mondiale…Peu importe l’étiquette, nous voilà forcés gentiment de rester chez nous, coronavirus oblige. D’autant que nous venons d’Espagne, foyer important de contamination.

Pour me divertir et pour ne pas tourner en rond comme un lion en cage, je vais donc tenir un journal de ces quatorze jours d’isolement et, peut-être, coucher sur papier quelques idées de futures histoires et fictions.

La progression rapide du virus est en train de changer le monde tel que nous le connaissons. Un exemple parmi d’autres : les méfaits de la globalisation. En effet, depuis une trentaine d’années elle a transformé le globe en un véritable village. Ce cri de ralliement des chefs d’États et des dirigeants d’entreprises a éliminé les frontières, réduisant les distances et rapproché les peuples. Aujourd’hui, on constate que ce tissu très serré d’échanges entre pays comporte une faiblesse majeure : dès que l’on tire sur un fil, c’est tout l’ouvrage de rapprochement des dernières années qui se défait.

Par ailleurs, depuis une semaine, écouter les nouvelles est un exercice déprimant. Des sites et des médias spécialisés diffusent en boucle le nombre de cas de contaminations et de décès par pays, comme le score d’une compétition olympique. L’épicentre de la pandémie se déplace de la Chine vers l’Italie et de là, au reste de l’Europe. Les pays ferment leurs frontières comme si cela pourrait effectivement bloquer le virus, les compagnies aériennes sont totalement dépassées par les événements et les voyageurs, pris de panique, veulent rentrer chez eux à tout prix. Des populations entières sont coincées dans un étau : soit suivre les directives officielles d’isolement, soit les défier comme l’ont fait des milliers de Français le lendemain du discours de Macron. Leur excuse collective : il fallait bien aller voter aux élections municipales!

Aux USA, le Président et son gouvernement continuent de nier la réalité. Quand ils se réveilleront, le risque est grand qu’il sera trop tard pour imposer des mesures d’urgence. Plus dangereuse que le virus lui-même, c’est cette peur collective qui s’empare des gens et qui brouille leur jugement. L’anxiété est dans l’air du temps, mais des groupes importants semblent hésiter encore à se conformer aux ordres des responsables de la santé. Les jeunes par exemple, ne se sentent pas toujours concernés par ce virus qui s’attaque aux aînés. Rares sont ceux qui gardent la tête froide et agissent de façon à se protéger et protéger leurs voisins.

En période de crise, la face cachée de la nature humaine montre son nez. Cela est parfois risible, fréquemment dramatique, souvent tragique. Ainsi, lors de l’annonce de la quarantaine volontaire ou forcée, les gens se sont-ils précipités pour s’approvisionner en denrées et produits de toutes sortes. Cette ruée irréfléchie risque bien d’aggraver la situation en créant une pénurie artificielle et possiblement un marché noir.

Une anecdote qui serait drôle en d’autres temps : la ruée planétaire pour emmagasiner du papier hygiénique! N’est-il pas étonnant ce souci collectif de garder son anus propre alors que le monde est sur le point de sombrer dans la catastrophe? Cela fait penser à cet orchestre qui a continué à jouer alors que le Titanic s’enfonçait dans la mer glaciale avec ses centaines de passagers. La nature humaine est parfois difficile à comprendre!

Bref, actuellement nous vivons des moments historiques caractérisés par le chaos tant social qu’économique. Depuis une vingtaine de jours, les bourses américaines ont perdu près de 30%, une chute sensiblement pareille à celle de 2008 sauf qu’alors, cette baisse s’était faite graduellement sur deux cents jours!

Tout bouleversement social entraîne avec lui un phénomène : l’apparition et la diffusion de rumeurs. En isolation forcée, les gens se tournent vers l’internet et les réseaux sociaux pour partager leurs états d’âme, entretenir leurs liens familiaux et échanger avec leurs amis de sujets d’actualité. La dissémination de nouvelles à la véracité douteuse va bon train, portant sur le virus, ses origines, ses remèdes et ses conséquences. Les tenants des théories du complot en profitent pour faire valoir leur point de vue. Ils accusent tantôt la Chine, Israël, la Russie, les grandes pharmas, des groupuscules inconnus, bref, des boucs émissaires de tout acabit, appuyant leurs arguments de faits pseudo-scientifiques ou de pures spéculations de politique-fiction. Il y en a même qui voient là une occasion de faire de l’argent en vendant au marché noir des produits essentiels, masques, gants, gels hygiéniques et autres.

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Trêve de cette réalité énergivore et anxiogène! Elle a ce pouvoir d’accaparer votre attention et de dévorer tout votre temps. Si vous y prêtez trop attention, vous risquez d’y succomber. De façon réaliste, il faut se tenir informé et demeurer vigilant. À mon avis, il y a bien d’autres moyens pour meubler son oisiveté…

Par exemple, écrire ma prochaine « nouvelle ». Depuis quelque temps déjà, je mijote une histoire fictive ayant pour personnage central une femme qui aurait subi des revers au cours de sa vie, qui l’ont transformée au point de modifier radicalement son comportement. L’apparition du virus COVID-19 pourrait servir de point de jonction pour ancrer cette histoire dans la réalité d’aujourd’hui puisque ce virus est en train de modifier les comportements et les attentes de pratiquement toute la population du globe.

Au cours de mon isolation volontaire de quatorze jours, je vais donc tenir un double journal de bord : celui de l’effet de la pandémie et celui de mon histoire…

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Mardi, 17 mars 2020

181 994 cas dans le monde – 7 146 décès

Il fallait bien que cela arrive : le gouvernement fédéral a annoncé la fermeture des frontières…partiellement. « Le pays sera interdit d’accès aux voyageurs étrangers, sauf ceux en provenance des É-U. » (La Presse). Par ailleurs, François Legault est encensé par les médias pour sa façon de gérer la crise avec transparence, calme et détermination. Hier, le Dow Jones a perdu 3 000 points, soit 13%, il est à son plus bas depuis février 2017. Ce qui est surtout préoccupant c’est l’amplitude des mouvements à la hausse comme à la baisse : en une même journée les indices montent ou chutent de 5 ou 10%, du jamais vu!

Ces écarts ahurissants alimentent des rumeurs qu’ils seraient effectivement orchestrés par des financiers, grands courtiers et gestionnaires de fonds qui profitent du climat d’incertitude ambiant, l’aggravent sérieusement et entraînent à leur suite un marché hésitant. L’argumentaire de ceux qui propagent ces rumeurs est simpliste : les Bourses avaient atteint des sommets inégalés, le potentiel de gain se trouvant plafonné, il devenait nécessaire de créer un mouvement, quel qu’il soit, pour que cette minorité d’intermédiaires empoche de gros profits. Mais qui démontrera l’exactitude de pareilles élucubrations?

Laissons de côté toutes ces spéculations et considérations oiseuses et autres « fake news » pour que je vous raconte cette histoire qui attend impatiemment d’être mise sur papier.

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La vie vous balance de ces surprises parfois qui en plus de vous étonner, vous transforment profondément. Ce croc-en-jambe pousse certains à se relever promptement et à foncer tout droit vers un autre mur, sans trop réfléchir à ce qu’ils viennent d’éprouver. Leur vie semble ainsi jalonnée de surprises qu’ils subissent et dont ils ne mesurent pas les sources ni les effets. Rares sont ceux qui modifieront un tant soit peu leurs actions pour éviter de tels déboires.

D’autres, en revanche, dès le premier croche-pied servi par la vie parfois de façon ingrate, restent à terre essayant de mesurer les causes de leur chute. Lorsqu’ils se relèvent, vous pouvez lire dans leurs yeux une résolution nouvelle, une détermination à la prudence, à ne pas se laisser prendre au jeu de la vie, de l’amour ou du hasard. Ils adoptent un comportement avisé pour éviter de nouvelles chutes. Mais c’est sans compter sur les ruses de cette chienne de vie qui semble s’amuser à surprendre le genre humain.

Je réfléchissais à ces considérations existentielles tout en écoutant d’une oreille distraite l’officiant venu « célébrer la vie » de mon amie Berthe. Malgré l’euphémisme à la mode, il n’en demeurait pas moins que c’était son enterrement. Il me semblait que les trois ou quatre personnes présentes s’ennuyaient à mourir et je souriais intérieurement à mon jeu de mot bien involontaire. Sans doute que Berthe, elle, l’aurait apprécié, elle dont le sens de l’humour en avait fait la réputation à une autre époque, il y a bien des années.

Je l’ai connue vers la fin des années soixante-dix, lors d’une soirée-bénéfice au profit d’un organisme de bienfaisance. Je débutais ma carrière de médecin. Elle devait avoir une vingtaine d’années de plus que moi, qu’elle portait avec cette simplicité et élégance des femmes habituées à être courtisées. Malgré la différence d’âge, nous nous sommes vite liés d’amitié. Son mari, un homme d’allure sévère, parlait peu et toujours avec une pointe d’humour sec et acerbe. J’étais sous le charme de ce couple si différent l’un de l’autre, elle souriante et avenante et lui, par contre, d’allure froide et sérieuse. Cela me prit quelque temps avant de découvrir en lui une certaine bonhomie et une chaleur de bon aloi. Lors de cette soirée, ils m’invitèrent à diner et par la suite, nous nous vîmes régulièrement. C’est ainsi que je découvris l’étrange nature de Berthe.

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Mercredi, 18 mars 2020

196 979 cas dans le monde – 7 902 décès

Les statistiques concernant les effets de la COVID-19 nourrissent toutes les discussions. Plusieurs sites suivent la progression de la pandémie en temps réel, pays par pays. Par exemple, en date d’hier l’Italie rapportait 28 293 cas et 2 003 décès. Aux É-U, 4 226 cas sont rapportés et 53 décès. Le Secrétaire du Trésor américain évoque un taux de chômage de 20%.

Par ailleurs, les frontières de plusieurs pays seront fermées sous peu. Après l’Italie, la France a annoncé des restrictions sévères aux déplacements, suivie de l’Espagne. Bref, c’est un réveil brutal, quoique tardif, qui secoue sérieusement les alliances et les marchés qui mirent si longtemps à être mis en place. La France se distingue par l’indiscipline de ses citoyens et l’incurie de ses dirigeants. Dimanche dernier, les élections municipales sont maintenues malgré la pandémie qui sévit et les Parisiens déambulent sur les Grands-Boulevards comme si de rien n’était. Rentrés en catastrophe d’Espagne où le mot d’ordre était l’isolation volontaire mais suivie rigoureusement, nous avons fait escale à CDG. Surprise : l’aéroport était désert, un grand nombre de vols ayant été annulés. Restaurants et boutiques fermés, les guérites de sécurité généralement bondées, étaient vides, les agents occupés par des mots croisés!

Déjà apparaissent sur les réseaux sociaux des messages semant le doute quant à l’origine et les causes du virus. Les complotistes y voient une main invisible qui manipule la crise pour en tirer profit. À cet égard, pas de surprise : face à l’inconnu, l’être humain cherche une explication qui, souvent, vient le conforter dans ses croyances et ses préjugés. Elle est généralement simpliste. Il ne faut surtout pas qu’il les remette en question, qu’il réfléchisse et qu’il exerce son propre jugement. Un autre phénomène qui fait son apparition est la multitude des échanges sur les réseaux sociaux, de recettes de cuisine et de sources d’approvisionnement de nourriture, une sorte d’échappatoire à l’isolement des individus, une façon de s’occuper de façon agréable et de combattre la morosité. C’est la manière actuelle de faire un pied-de-nez au virus.

Un autre passe-temps en ce moment de confinement est de se rattraper sur tous ces films et séries télévisées ignorés jadis à cause de manque de temps. En rafale, on ingurgite ainsi des émissions sur Netflix, Amazon, ToutTV, Disney et bien d’autres canaux. Mais il y a aussi d’autres sources de divertissement. Pour certains c’est lire. Pour moi, c’est écrire.

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C’est par bribes éparses que j’ai recomposé la vie de Berthe, par des phrases qu’elle commençait mais ne finissait jamais, du style : « Ça me rappelle notre appartement après la naissance de Pierre… » sans en préciser outre mesure la date ou le lieu. Des remarques lancées de façon désinvolte mais qui excitaient mon imagination. Les clins d’œil et les sourires sous-entendus de son mari attisaient mon désir d’en savoir plus. Des amis communs piquaient davantage ma curiosité en renchérissant ou contredisant ses affirmations. Plusieurs d’entre eux les avaient connus au Chili, bien avant leur arrivée au Canada et pouvaient témoigner de ces années fastueuses qu’ils avaient vécues.

C’est grâce à eux, d’ailleurs, que j’appris que Carlos avait été un homme d’affaires richissime et fort influent auprès des dirigeants du pays à diverses époques. Pourtant je ne l’avais pas entendu afficher ses opinions politiques et il évitait d’aborder ce sujet. Tous s’accordaient cependant pour dire que tout ce qu’il entreprenait lui réussissait. À l’époque, il semblerait que le couple menait grand train. Ils recevaient souvent le gratin financier et politique de la capitale lors de soirées brillantes et somptueuses. Berthe jouait son rôle d’hôtesse avec cette aisance que donne l’argent. Sa générosité était proverbiale et elle dépensait sans compter pour combler ses amies.

Puis vinrent les bouleversements qui ont forcé le départ d’une certaine classe bourgeoise. Plusieurs familles nanties prirent le chemin de l’exil et se retrouvèrent à Montréal. Là, ils reprirent leurs habitudes sociales de s’inviter fréquemment à dîner et jouer aux cartes. Mais les moyens financiers étant plus limités, ils durent s’adapter et rogner sur leurs dépenses. Certains vivaient plus chichement, mais étant tous affectés également, ils faisaient mine de ne pas remarquer leurs déboires communs.

Si la plupart dut se serrer la ceinture, ce ne fut pas le cas de Berthe et Carlos. Elle fit bien certaines concessions, « pour la forme » disait-elle avec un clin d’œil. Berthe, qui n’avait jamais cuisiné de sa vie ayant toujours eu des serviteurs, se mit à concocter des plats fort bien réussis. Elle acheta une machine à coudre et se tailla quelques robes qui suscitèrent l’admiration de ses amies. Elle avait des doigts de fée et menait à bien tout ce qu’elle entreprenait. Ses initiatives et son optimisme ne la quittèrent jamais. En homme d’affaires avisé et prévoyant, Carlos, quant à lui, avait transféré une partie de sa fortune en Suisse. Il m’avait confié un jour qu’un homme d’affaires ne doit jamais mettre tous ses œufs dans le même panier.

Le couple s’était rapidement acclimaté à son nouveau pays. Lui, ayant dépassé les soixante-dix ans, décida de réduire considérablement ses activités, bien qu’il effectuât occasionnellement des transactions d’import-export et maintint quelques agences de représentation, « pour la forme » de son propre aveu. Il reconnaissait aisément ne pas saisir les subtilités commerciales de son nouveau pays. Berthe fréquentait ses anciennes amies de façon régulière pour jouer au bridge, jeu qu’elle affectionnait particulièrement. Lors de ces après-midis, elle tenait ses cartes dans le plus grand silence et après deux heures de forte concentration, elle les jetait et annonçait à haute voix : « Bon, ça suffit pour aujourd’hui! Allez, en avant pour une tasse de café. » Beau temps, mauvais temps, elle sortait au balcon pour fumer coup sur coup deux cigarettes, avec une tasse de café bien corsé, un rituel qu’elle accomplissait avec plaisir.

C’est à cette période que je l’ai connue plus intimement. Nous étions fréquemment partenaires de bridge. Elle avait cette manière décontractée et sérieuse à la fois de faire ses annonces et ses levées, tout en faisant preuve d’une grande concentration. Jamais elle ne levait le ton ou ne me faisait de remarques sur ce que j’aurais dû jouer. Pourtant, j’étais loin d’être un bon partenaire. Au contraire, elle levait une épaule et me disait avec un clin d’œil bien appuyé : « Bof! Ce n’est qu’un jeu après tout! ». J’aimais son style et son allure de grande dame.

Nous nous sommes perdus de vue deux ou trois ans, alors que j’avais accepté un poste à l’hôpital de Rimouski. Avant de se quitter elle m’avait dit : « Mais qu’est-ce que tu vas aller faire dans le Grand Nord, tout seul? Et pas encore marié! Penses-tu te trouver une femme là-bas? Dans la toundra? » J’avais beau lui expliquer que Rimouski n’était pas exactement le Grand Nord, rien n’y fit. J’avais décelé une larme sur sa joue le jour des adieux. Et peu de temps après mon départ, Carlos décédait d’une crise cardiaque.

De retour de mon exil volontaire, nous reprîmes notre relation comme si nous ne nous étions jamais quittés. Mais un voile assombrissait dorénavant son regard.

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En me relisant, je constate que l’histoire m’emporte un peu loin de mon propos original. Il me faudra soit resserrer, recentrer, couper dans ce que j’ai écrit, soit poursuivre sur cette voie et voir où elle me mènera.

Jeudi, 19 mars 2020

237 9986 cas dans le monde – 9 819 décès

La frontière avec les États-Unis bientôt fermée. Inquiétudes quant à l’approvisionnement en nourriture et aliments frais. Premiers décès au Québec. Des Canadiens dans l’impossibilité de rentrer chez eux. Incertitude quant à l’emploi et au chômage. Détresse, anxiété, stress généralisé. Bref, la pandémie se fait sentir aux niveaux social et individuel, personne n’est épargné.

Isolés dans leur demeure sur les recommandations des autorités, les gens surfent sur l’internet et s’abreuvent de nouvelles en continu, vraies ou fausses, de rumeurs, de ragots et d’ouï-dire. Par contre, l’humour fait son apparition, seul élément pour calmer les esprits, accompagné de messages de gratitude, d’élan communautaire, de sympathie pour ceux qui se dévouent dans le milieu de la santé. À la suite d’un appel du Premier Ministre, plus de 10 000 personnes d’expérience répondent présent, disposées à collaborer à l’effort collectif. Les médias regorgent de conseils et d’avis pour aider les citoyens confinés chez eux à apprivoiser ce temps d’isolation « volontaire » : comment occuper les enfants privés de garderie et d’école, comment cuisiner des repas réconfortants, où s’adresser pour des livraisons à domicile de nourriture et de biens essentiels. Certains parlent d’un boom des naissances dans quelques mois, d’autres prédisent une déferlante de livres sur la pandémie, le confinement, l’apocalypse et autres sujets tout aussi joyeux!

Mais je ne prête pas l’oreille à ces racontars et poursuis mon histoire.

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 J’avais pris l’habitude d’aller chez Berthe le samedi avec deux babas au rhum, son dessert préféré. Nous prenions le thé ensemble. Souvent, ces après-midis en tête-à-tête se prolongeaient et nous entamions quelques verres de whisky. Il suffisait que je lui pose une question et la voilà partie durant deux heures, mêlant souvenirs, commentaires et opinions sur la vie en général et la sienne en particulier. Elle pouvait s’arrêter au milieu d’une phrase pour me lancer : « Et toi, dis-moi, qu’en penses-tu? » ou encore : «  Mais je parle, je parle…parle-moi toi, de ce que tu deviens! ». Elle brodait autour d’un sujet pour enchaîner sur un autre, sautant du coq-à-l’âne, et à travers ce qui semblait un beau désordre, elle savait retrouver un fil conducteur qui les reliait comme par miracle. Et toujours avec une grande vivacité d’esprit et un humour truculent. Elle maîtrisait si bien l’art de la conversation; jamais je ne me suis ennuyé en sa compagnie.

Il nous arrivait aussi de garder de longs silences, admirant les couchers de soleil sur le Mont-Royal. Le paysage changeait au fil des saisons et je me souviens en particulier des couleurs flamboyantes du ciel d’automne. Berthe nous ramenait à la réalité par une phrase sur la brièveté de la vie, de sa futilité. Son regard devenait plus sombre et j’avais toutes les peines du monde à la sortir de cette morosité soudaine que je ne m’expliquais pas. Et puis, soudain, sans crier gare, elle pouvait éclater d’un rire sonore, se secouait et reprenait la conversation comme si de rien n’était.

Elle avait cessé de jouer au bridge et ne fréquentait plus personne. Berthe, jadis si grégaire et joyeuse, ne voulait plus voir personne. Elle éconduisait ses rares amies qui désiraient la voir, prétextant toutes sortes d’excuses cousues de fil blanc. Elle s’était coupée du monde de façon brusque, sans avertissement. Je pense avoir été un des rares privilégiés avec qui elle entretenait encore un contact, bien que sporadique. Quand je la talonnais à ce sujet, Berthe devenait évasive. Elle allumait une énième cigarette, aspirant profondément et me regardait droit dans les yeux : « Parlons d’autre chose, veux-tu? ». Elle levait son verre de scotch et me lançait avec un clin d’œil appuyé : « À ta santé, mon cher! ». Elle pouvait siffler quatre ou cinq verres sans broncher, toujours accompagnés d’une cigarette. Elle avait cette désinvolture d’une personne qui fait fi du danger, avec le sourire.

Quatre ou cinq ans avant le décès de Berthe, j’avais remarqué qu’elle devenait plus réservée. Alors qu’elle m’avait habitué à de longs monologues, ses souvenirs étaient plus brefs, ses remarques moins cinglantes. Je sentais qu’elle glissait lentement sur la pente fragile de l’isolement. Quand elle refusait de me voir, je m’imposais et inventais des prétextes pour forcer sa porte. Je ne voulais pas la laisser seule car, avec le temps, elle ne voyait plus personne et sortait rarement de chez elle. À son âge, cette obstination à s’isoler du monde ne présageait rien de bon.

 

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Le fait que Berthe s’isole de plus en plus du reste du monde ressemble étrangement au « confinement volontaire » adopté pour contenir la propagation de la COVID-19. Les raisons sont bien sûr différentes. Alors que pour la population du globe cette « distanciation sociale », pour reprendre l’expression consacrée, est perçue comme un ordre venant des autorités, Berthe, elle, se l’imposait avec une résignation assumée et même recherchée. Ses motivations sont, de toute évidence, très particulières.

 

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Vendredi, 20 mars 2020

24 7400 cas dans le monde – 10 076 décès

Il faut trouver un bouc émissaire; c’est la réaction primaire des esprits simplistes. Il faut jeter le blâme sur quelqu’un car non seulement cela permettra-t-il d’expliquer les causes de cette mystérieuse pandémie et en punir l’auteur mais cela a aussi l’avantage de ne pas creuser davantage les causes véritables du problème. Le travail en est d’autant facilité et permet de s’en laver les mains efficacement. D’après la Bible, le bouc originel était touché par le peuple pécheur avant d’être expédié dans le désert, afin d’en expier les péchés. Aujourd’hui, en pleine crise de la COVID-19, certains accusent Israël de travailler secrètement depuis quatre ans sur un vaccin contre le virus! Aux É-U, le Président parle du « virus chinois » et « de virus étranger », ajoutant avec sa logique tordue : « Cela n’a rien de raciste ». Se rend-il seulement compte des dommages collatéraux qu’il cause avec pareil discours?

Quand va-t-on comprendre que ce virus n’a pas de nationalité et n’est stoppé par aucune frontière? Mais trouver un groupe que l’on peut aisément identifier et accuser de disséminer la mort alimente la crainte de l’autre, surtout s’il est étranger. La frange xénophobe de la société, généralement moins instruite, se nourrit de réponses simplistes à des questions complexes. Des leaders démagogues en attisant ce genre de sentiment risquent de faire basculer l’opinion publique, de fomenter la discrimination et le repli sur soi.

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Pour des raisons professionnelles je dus m’absenter à nouveau quelques mois. À mon retour, je repris contact avec Berthe. Au téléphone, sa voix était lointaine, essoufflée, elle commença par refuser de me voir, invoquant une migraine, mais elle finit par céder.

L’effet qu’elle me fit ce samedi de retrouvaille, était terrible. Elle se traînait comme si elle portait un fardeau sur les épaules. Elle avait encore perdu de sa vivacité, son sourire n’était plus qu’un rictus, son regard éteint. Je lui servis un whisky, malgré l’heure précoce, espérant ainsi l’entraîner vers ses souvenirs et lui ramener un peu de sa gaité d’antan. Mais ses propos étaient insipides, son humour l’avait déserté, elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. J’avais beau la taquiner, la provoquer, ironiser ses remarques, rien n’y fit, elle semblait ailleurs, égarée dans des méandres intérieurs. Ce jour-là, je la quittai déçu, inquiet et surtout intrigué : comment expliquer ce changement de comportement?

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À ce stade-ci de l’histoire, il m’est difficile de ne pas faire de parallèle entre les changements de comportement de Berthe et celui qui devra être envisagé par la population en général, une fois la pandémie passée. Les citoyens de plusieurs pays occidentaux ont déjà adopté des habitudes quotidiennes qui survivront très certainement à la crise, que ce soit aux plans du télétravail, de l’éducation, de la santé ou de simples emplettes. Un événement imprévisible, comme un tsunami, s’est abattu sur notre société et bouleverse nos façons de faire. Mais affectera-t-il les valeurs fondamentales de la société? Les paris sont ouverts. Il n’en demeure pas moins qu’il y aura dorénavant un avant et un après pandémie de 2020.

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Samedi, 21 mars 2020

284 566 cas dans le monde – 11 868 décès

Je n’avais pas débuté cette chronique de ma quarantaine avec l’intention d’en faire une sur l’évolution de la pandémie ou d’en tracer le parallèle avec Berthe, l’héroïne de mon histoire. Et pourtant, en me relisant je réalise que les deux sujets se recoupent et s’entremêlent, aux niveaux collectif et individuel.

Dans le cas de Berthe, mon propos visait à comprendre comment avec ses aléas, ses surprises et ses croche-pieds, la vie peut à l’occasion vous transformer au plus profond de votre nature. Mais ne voilà-t-il pas qu’apparaît ce satané virus redoutable et qu’il balance à la population de la planète un croc-en-jambe monumental qui la forcera à modifier ses habitudes de vie.

Mais revenons à mon histoire…

D’abord celle concernant la pandémie. Les mesures adoptées par le Québec et le Canada deviennent de plus en plus musclées. Ailleurs aussi, comme en France où, paraît-il, les gens seront forcés de se plier aux « ordres » de leur gouvernement. Ici, on décrète la fin des rassemblements dits internes et externes. L’année scolaire est suspendue. Par ailleurs, les médias constatent l’élan de générosité des citoyens, l’ennui causé par l’isolement, la fermeture des frontières aux demandeurs d’asile, les mises-à-pied massives, la précarité des sans-abris. Mais où donc vont s’isoler ces derniers?

On incite les Québécois à « redoubler d’efforts dans l’application des mesures de protection », on insiste et on persiste : la distanciation (mot à la mode) sociale est le meilleur moyen de se protéger soi-même et son voisin. Une vidéo circule montrant le Président des USA passer en quelques semaines de virulent sceptique (22 janvier : « tout est sous contrôle »), à prophète (10 février : « en avril tout aura disparu »), à homme de sciences ( 14 février : « la chaleur tuera le virus »), à statisticien ( 26 février : « le pourcentage des cas sera de presque 1% »), à homme de foi ( 27 février : « cette crise disparaîtra comme par miracle »), à administrateur aguerri (2 mars : « nous aurons un vaccin d’ici deux jours »), à compétitif de premier ordre ( 6 mars : « nos chiffres sont plus bas que n’importe qui au monde »), à rêveur invétéré ( 11 mars : « tout ça disparaîtra »), à criminel incorrigible ( 13 mars : « non, je n’assume aucune responsabilité »), à menteur sans scrupule (17 mars : « C’est une pandémie et je l’ai dit avant tout le monde »). Notre monde est largement mené par une clique d’incompétents sans foi ni loi, préoccupés uniquement à compter leurs sous…

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« J’étais de plus en plus inquiet de l’état de Berthe. Elle n’était plus la personne que j’avais connue. Elle, auparavant drôle, énergique, boute-en-train et joyeuse, était maintenant austère, renfermée et sérieuse. Elle semblait avoir baissé les épaules et soumise à un sort qui n’était pas le sien. Peut-être était-ce l’âge qui l’affectait? Le décès de son mari, son compagnon et complice de toujours? Les déboires financiers, les incertitudes et les aléas de leur immigration? Sans doute une combinaison de tous ces éléments.

Quelque temps plus tard, je rencontrai par hasard M.A. qui avait aussi été très proche de Berthe tant à Santiago qu’à Montréal. Je ne pus m’empêcher de lui faire part de mon inquiétude et la questionner à ce sujet. Je fus surpris de sa réponse; cela faisait deux ou trois ans qu’elles ne se voyaient plus. « En fait, plus personne ne la voit. Elle s’est éclipsée de notre groupe ». Je la talonnais de mes questions et finis par mettre ensemble des bribes d’information qui me laissèrent pour le moins perplexe ».

 

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Dimanche, 22 mars 2020

318 209 cas dans le monde – 13 599 décès

Les rumeurs, comme les ragots de vieilles mégères, sont généralement fondées sur de fausses perceptions, des faits tronqués, des informations douteuses, des riens. Une fois lancée, la rumeur s’étend comme tâche d’huile, dispersant son fiel tout en s’amplifiant, se nourrissant de sa fréquence de propagation, se transformant au passage au point de devenir méconnaissable. Elle enfle comme une vague de fond et finit par causer des dommages irréparables. La rumeur est le virus des réseaux sociaux.

Le phénomène des rumeurs se manifeste ces jours-ci causé par beaucoup de temps disponible à ne rien faire, par l’anxiété collective et la rareté d’une information objective et fiable. Parmi ces rumeurs : celle d’un remède miracle à base de quinine ou de chloroquine, celle d’un vaccin qui sera commercialisé « sous peu », ou encore celle que la COVID-19 est de fabrication humaine, américaine ou chinoise et que la chaleur ou le froid, selon telle ou telle version, exterminera le virus, etc. Pour soulager l’ambiance mortifère, il y a aussi la propagation de vidéoclips de nature humoristique et certains sont franchement désopilants.

Qu’est-ce que cela prouve en définitive? Qu’isolé et disposant de beaucoup de temps, l’être humain se cherche une échappatoire pour répondre à son besoin d’expliquer et de comprendre le monde qui l’entoure. Pour cela il consultera toutes sortes de sources, certaines fiables, d’autres pas. Il donnera du crédit à l’information qui viendra le conforter dans ses croyances. Il partagera sur les réseaux sociaux des données, sans égard à leur crédibilité.

Alors que l’on est isolé, ce qui semble compter en ce moment c’est le maintien du contact avec les amis et les parents. Ces échanges sont les nouveaux moyens de lubrifier les relations sociales si nécessaires à l’humain. Certains se réfugieront dans l’humour, une façon de dire : « L’heure est grave mais je suis encore ici et je pense à toi. Par ce message, je te signifie ma présence avec légèreté. De toute façon, que pouvons-nous faire? Espérons pour le mieux, demain on verra…». Le message lui-même est peu important, c’est le geste qui compte. Alors on l’accompagne d’une blague, question de rire un peu. Le rire n’est-il pas le propre de l’homme?

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C’est sans doute cette soumission au destin qui m’a frappé chez Berthe quand j’ai commencé à m’intéresser à sa condition. Il me semblait important de la sortir de cet état de léthargie dans lequel elle se cantonnait. Lors de ma discussion avec M.A., j’eus l’audace de lui poser des questions sur leur relation passée. Elle me confirma sans détour connaître Berthe depuis leur jeunesse à Santiago. Elles avaient fréquenté la même école et fait un voyage ensemble en Europe dans la vingtaine qui avait scellé leur amitié.

« Elle était très douée pour établir des contacts, engager une conversation avec des inconnus. Elle était simple d’approche et sans retenue ni arrière-pensées. Elle a toujours eu un bon sens de l’humour et son rire sonore était contagieux. Tout au long des années, elle a mené grand train de vie. Carlos l’a laissé faire avec une pointe de fierté et de résignation. Berthe a sûrement contribué à ses succès en facilitant par sa présence, ses relations avec l’élite du pays.

Quand ils ont émigré, ils étaient parmi les rares de notre communauté à maintenir le même train de vie, toujours avec ce souci d’épater la galerie, si vous me permettez l’expression. Il est vrai qu’elle faisait de grands efforts pour s’adapter, elle avait appris à cuisiner et à coudre, elle, qui ne savait rien faire de ses mains, à part jouer aux cartes » ajouta-t-elle avec une pointe de sarcasme. Je demeurais perplexe quand elle me lança soudain : « Écoutez, je sais que Berthe est votre amie. C’est aussi une amie qui m’est très chère. Mais entre amis, on peut se dire la vérité, non? Je vous le dis : Berthe a changé. Oui, je sais, nous avons tous changé, La vie, l’âge, les circonstances, est-ce que je sais moi, pourquoi elle a changé? Peut-être est-ce la mort de Carlos, qui sait? Ce qui est clair, c’est qu’elle nous a abandonnés. Je crois que c’est un peu son entêtement qui en est la cause. Elle ne semble pas faire cas de nous, ses amies. Elle s’imagine être encore à Santiago, elle veut jouer les grandes dames. Elle ne prend pas les autres en considération. Elle fait toujours à sa tête et en vérité, ça dérange certaines personnes. Elle prend beaucoup de place quand elle est là, elle monopolise la conversation, elle rit fort, elle parle haut, enfin, elle fume et elle boit! ».

À ces critiques, je ne savais que répondre et j’avançai timidement mes arguments : « Mais enfin, il me semble que Berthe a toujours été comme ça, débordante de joie de vivre, de l’envie de s’amuser, de plaisanter et de faire rire ses amies. Elle était le boute-en-train de toutes les réunions et dès qu’elle arrivait, nous nous exclamions : « Enfin Berthe est arrivée! On va s’amuser un peu! ’’. Je ne vois pas en quoi elle a changé vraiment ».

M.A. me répondit : « Oui, sans doute que vous avez raison. Mais là, Berthe exagère et persiste dans ce comportement qui nous dérange et nous, ses amies, nous nous sommes lassées ».

« Lassées? dis-je surpris. Lassées de ce qui fait son charme et qui est sa nature profonde? Pourtant durant toutes les années passées, vous sembliez apprécier sa bonne humeur, sa fidélité en amitié, sa générosité? Tout ça, fini? ».

Face à mon étonnement et mes questions quelque peu déplacées, M.A. garda le silence. Sur ce, je pris congé et m’esquivai rapidement. Il me fallait éclaircir cette énigme. Pourquoi ses amies pourtant jadis si proches l’avaient-elle abandonnée ? 

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Lundi, 23 mars 2020

351 731 cas dans le monde – 15 374 décès

« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne savoir demeurer en repos, dans une chambre ». Cette phrase de Pascal me revient à l’esprit alors que plusieurs personnes se plaignent du confinement, même volontaire, décrété par les gouvernements de la planète. La réaction d’une grande partie de la population a été de désobéir et de sortir se promener dans les lieux publics. Ces personnes semblent avoir oublié que nous sommes tous des vecteurs potentiels de transmission du virus.

Le problème est que la majorité ne sait pas occuper ce temps d’arrêt forcé, confinée « à ne rien faire ». Remplir la journée par le travail, la famille, les loisirs, les tâches quotidiennes, semble être un obstacle au « lâcher prise ». La vie moderne valorise l’action ainsi que la rapidité et l’efficacité dans l’exécution. Les gadgets électroniques sont des outils qui accentuent cette tendance, le multi-tâches est privilégié. Toute la vie moderne incite les individus à réagir et à bouger plutôt que de prendre du recul et réfléchir sur la finalité des choses.

Et voilà que ce virus nous force à demeurer inactifs, « dans notre chambre ». Rares sont ceux qui profiteront de cette unique occasion d’isolement pour entreprendre un « voyage intérieur », une introspection salutaire, bref, une remise en question existentielle. Et pourtant ce serait un exercice des plus constructifs tant pour l’individu que pour la société, essentiel en ce temps de crise mondiale.

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J’arrivai chez Berthe un samedi après-midi muni de deux babas au rhum, selon nos bonnes vieilles habitudes. Il avait fallu que j’insiste pour qu’elle veuille bien me recevoir, allant jusqu’à invoquer notre longue amitié et le souvenir de Carlos pour finalement la convaincre.

Vers dix-neuf heures, je me levai pour nous servir un scotch, espérant ainsi la détendre et sortir des banalités de notre conversation pour enfin aborder le sujet qui m’intéressait. Elle alluma une cigarette et refusa mon offre.

- Comment? Tu ne bois pas avec moi?

- Non, me répondit-elle. J’ai cessé de boire, même une goutte de whisky.

- Tu m’étonnes, Berthe. Pourquoi? Mais j’enchaînais rapidement : Berthe, il faut qu’on se parle. Je trouve que tu as changé depuis quelques temps. Veux-tu bien me dire ce qui se passe?

Elle tira longuement sur sa cigarette avant de me répondre dans un soupir : « Je suis tout simplement épuisée, voilà la vérité ». Je la pressais de questions pour comprendre la source de son épuisement. Ce qu’elle me révéla ce jour-là est demeuré gravé dans ma mémoire.

- Depuis que Carlos m’a quittée, je suis seule et cette solitude me pèse. Parfois, je le sens qui rôde autour de moi et m’envoie des signes auxquels je réponds. Je lui parle mais je suis seule et cela m’étouffe.

- Et tes amies? Ton cercle de fréquentations est très vaste. Tes partenaires de bridge, plus personne ne te voit.

- Je t’en prie, ne me parle pas de mes soi-disant amies. Toutes douces et mielleuses de l’extérieur mais, au fond, de vraies vipères ». Devant mon air sidéré, Berthe se pencha vers moi avant d’ajouter : «  Je vais te confier un secret que je n’ai révélé à personne. Mais nous nous connaissons de longue date et tu es comme un fils pour moi. Voici. Quelques mois avant que Carlos ne meure, il m’avait demandé d’être sur mes gardes par rapport à mes amies, en particulier M.A. et C.D. que tu connais bien. Ce soir-là, il m’a révélé qu’au fil des ans, ces deux femmes l’avaient littéralement pourchassé, comme des papillons autour d’une fleur. Elles avaient tenté de le séduire, à tour de rôle, de toutes sortes de façons. Effectivement, je me souvenais qu’elles flirtaient avec lui et même assez ouvertement lors de nos soirées. Je prenais cela pour un jeu banal, de mauvais goût sans doute, mais inoffensif, du moins le croyais-je à l’époque. Or, Carlos m’a confirmé que ce n’était pas le cas. Sans même avoir à le lui demander, il m’a avoué ne m’avoir jamais trompée. Chose que je savais déjà par toutes les marques d’amour qu’il m’a toujours témoignées et par son comportement en général. Il les avait éconduites gentiment mais il m’avait répété plusieurs fois ce jour-là de me méfier d’elles. De ne pas leur faire confiance, de demeurer distante et même de m’éloigner d’elles. Quelques mois plus tard, il décède et toute cette histoire me revient en mémoire et ravive mes nuits. Si j’ai cessé brusquement de voir ces personnes, c’est parce qu’elles ont essayé de me tromper, elles ont brisé le lien de confiance et d’amitié entre nous. Je ne veux plus les voir, c’est tout. J’ai entendu les rumeurs qu’elles s’acharnent à faire circuler à mon sujet, que je suis devenue têtue, que je fume trop ou que je bois comme une ivrogne et que sais-je encore. Cela m’est égal et ne m’atteint pas. Je sais maintenant qui elles sont, vraiment. Notre ancienne amitié a fondu comme neige au soleil.

- Mais ce n’est pas raisonnable, Berthe, de t’isoler du monde. Nous avons tous besoin de ces contacts sociaux. Ils font du bien à notre santé mentale et émotive, tu ne penses pas?

- Peut-être que cela te semble bizarre mais être seule me fait du bien, en fait. Je suis en relation avec moi-même et cela me suffit très bien. Je me sens, comment dire? plus libre. Écoute, j’ai fait un rêve étrange l’autre nuit. J’ai rêvé que je me trouvais devant une grande porte avec une lourde poignée de bronze. Je l’ai ouverte, j’ai passé le seuil et je l’ai refermée derrière moi. Je me trouvais dans un désert de sable, des dunes à perte de vue. Un ciel d’un bleu intense, une luminosité aveuglante venant de partout et pas une ombre au sol. Très étrange comme paysage et pourtant je n’étais pas angoissée, au contraire, je me sentais bien. J’étais seule mais submergée d’un sentiment de plénitude bienfaisante.​

 

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Mardi, 24 mars 2020

398 107 cas dans le monde – 17 454 décès

Un des avantages de la « distanciation sociale » et de l’anxiété générale qui règne en ce moment, est que l’on peut paraître morose, triste ou renfermé sans blesser personne, comme lors d’un enterrement. Se limiter à une courtoisie minimale, ne pas sourire, garder ses distances ou abréger les conversations peuvent être interprétés comme signes de distanciation, ce qui paraît tout à fait normal en ces temps de pandémie! Cela pourrait avoir des conséquences à moyen et long termes sur les relations sociales et les règles de bon voisinage. La crise actuelle encourage de nouveaux comportements, généralement bien acceptés par la majorité.

Par ailleurs, les technologies et les nouveaux moyens de communication tels que ZOOM, WhatsApp et autres, sont en expansion rapide, au rythme de la propagation de la COVID-19. Des groupes se forment et se réunissent virtuellement pour prendre le petit dej, le café ou l’apéro, ce dernier étant de loin le plus populaire des moments de rencontre. Une nouvelle façon de se voir et de socialiser, en toute tranquillité. Le temps nous dira si cette tendance se maintiendra.

Il faut, cependant, déplorer la disparition des réunions face-à-face pour manger, boire ou juste papoter. Ne plus se toucher, s’enlacer, s’embrasser, cette privation tactile et corporelle, tout cela est très dur, surtout entre membres d’une famille de deux ou trois générations. Non seulement l’homme est grégaire mais il est aussi un animal qui a un besoin viscéral de se toucher, si ce n’est que d’une poignée de mains. Cette tendance à la distanciation physique demeurera-t-elle après la pandémie?

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Je demeurais perplexe devant Berthe, tant par ce qu’elle venait de me révéler et, surtout, par son ton calme et décidé.

 

- Vois-tu, me dit-elle, j’arrive à cette étape de ma vie où j’ai besoin de me retrouver, de me centrer sur moi-même et de laisser le brouhaha du monde derrière moi. Je ne recherche plus le tourbillon des relations sociales car je réalise à quel point elles sont superficielles. Récemment, j’ai goûté à une certaine sérénité qui me convient très bien. Ma solitude m’a permis de voir l’envie et la jalousie qui animent mes anciennes amies. Cette distance m’a aussi permis d’être plus forte et de refuser de mes plier à des conventions qui me sont aujourd’hui étrangères. Carlos avait vu juste en me mettant en garde contre l’hypocrisie et la duplicité de certaines personnes. Je suis bien plus libre et heureuse aujourd’hui. Il y a aussi autre chose que je voudrais te confier et qui pourrait mieux te faire comprendre mon état d’esprit.

Berthe rapprocha son fauteuil, prit une gorgée de whisky et me chuchota comme si elle me livrait un secret d’état :

 

- J’arrive au terme de ma vie. Le temps qui me reste est compté. J’ai besoin de ce calme intérieur imposé par mon confinement volontaire pour affronter la mort la tête haute. Quand elle arrivera, je voudrais la prendre à bras-le-corps, avec la force que donne la paix intérieure. Cette force, je ne peux la puiser qu’en moi-même et loin de tout ».

 

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À ce stade-ci de mon histoire, je réalise que j’ai touché à l’essentiel de mon propos. Au départ, je voulais raconter le cheminement d’une personne qui fait face à un bouleversement dans sa vie. Par nécessité, elle doit l’affronter et se transformer radicalement pour survivre. Berthe a été blessée par l’infidélité et la duplicité de ses meilleures amies. D’une personne joyeuse et grégaire, la voilà solitaire et sérieuse. Elle réalise que la mort la guette et que le temps lui glisse entre les doigts. Naît alors en elle ce désir d’harmonie intérieure qu’elle perçoit comme source de cette sérénité essentielle pour faire face à la mort.

 

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Mercredi, 25 mars 2020

438 749 cas dans le monde – 19 675 décès

La population est à diverses étapes de confinement au Canada. Un grand nombre de voyageurs et de « snowbirds » sont rentrés au pays et certains vont achever leur confinement sous peu. Le gouvernement fédéral vient d’adopter une loi forçant la quarantaine à tous les voyageurs arrivant au Canada, sous peine de prison et d’une amende pouvant atteindre 750 000$! Cette méthode forte et contraignante contraste avec celle plus souple et incitative adoptée par Québec. Rares sont les Québécois qui n’appuient pas François Legault. Les louanges pleuvent pour son ouverture, sa transparence, son leadership et son courage.

La grande majorité accepte de se soumettre aux directives gouvernementales, quelle que soit l’approche préconisée, même si les libertés individuelles sont suspendues. Du moins temporairement, espérons-le.

Le fait d’être barricadé dans sa maison commence à peser lourd. Certains se réfugient dans la cuisine, la lecture, les mots croisés les jeux en-ligne, alors que d’autres se lancent dans des palabres interminables sur les moyens de se désinfecter ou de se soigner. La bêtise congénitale du président américain alimente bien des conversations. Les gens tournent en rond, ne sachant trop à quel saint se vouer…

Entretemps, l’économie s’écroule, les gouvernements de tous les pays s’endettent à outrance pour supporter la fermeture des entreprises, la productivité est à zéro. On parle d’un taux de chômage de 20% ici et aux États-Unis. L’avenir sera hypothéqué lourdement et nous lèguerons à nos enfants des dettes pharaoniques.

Retournons à Berthe qui me fait des confidences que j’ai hâte de partager.

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Berthe aspira longuement sur sa cigarette. Dans ses yeux je distinguais une lueur de malice. Elle me demanda la raison de mon air étonné. « J’essaie de comprendre ce qui t’amène à ce changement radical. Ton isolement volontaire est assez draconien comme comportement. Tu me dis que tu es rendue à une étape de ta vie où cela te semble nécessaire. Alors, peut-être qu’un jour moi aussi… » Je n’avais pas fini ma phrase que Berthe m’interrompit :

- Oui, sans doute tu me comprendras mais, en fait, il me semble que nous devrions tous nous isoler de temps à autres et demeurer calmement dans notre chambre. C’est une bonne façon de se ressourcer et de plonger en nous-même et nous remettre en question. Je me demande parfois si l’humanité entière ne devrait pas faire l’expérience de cet isolement volontaire et réfléchir sur la vie en général. Notre monde se transforme à la vitesse grand-V, les technologies nous poussent sans cesse en avant, la productivité et l’argent sont devenus les mantras de notre époque. Personne ne se pose de question sur la finalité de cette course effrénée. Le monde entier est plongé dans l’action dans toutes les directions. Mais qui pose la question « Pourquoi? ». Quel est le sens profond de cette vie passée à courir? Ne serait-il pas bon de s’arrêter occasionnellement, de tomber dans une forme d’oisiveté créatrice et de se remettre en question? Dans mon cas, je l’ai fait volontairement pour me donner la force de franchir l’étape ultime de ma vie. Mais cet éloignement appliqué à toute la population lui serait tout aussi bénéfique pour affronter les défis communs de l’existence et de la vie en société.

Elle se tut tout en me fixant intensément d’un regard brûlant. Je me levai, la pris dans mes bras et l’embrassai longuement sur les deux joues. C’était la dernière fois que je la voyais.

Trois mois plus tard, M.A. me téléphona pour m’informer du décès de Berthe. Le souvenir de notre singulière amitié et de notre ultime rencontre se bousculaient dans ma tête, alors que j’écoutais l’officiant débiter des niaiseries sur cette femme d’exception dont il ne connaissait que le prénom : Berthe.

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Jeudi, 26 mars 2020

467 594 cas dans le monde – 21 181 décès

Sans doute qu’il y a un rapprochement à faire entre l’isolement de Berthe et la mise en quarantaine de la population du globe depuis l’apparition du virus. Berthe a volontairement choisi de s’éloigner du monde pour retrouver un calme intérieur. C’était l’occasion pour elle de faire un retour en arrière, dresser le bilan de sa vie et en assumer la trajectoire. Elle voyait cette étape comme un passage obligé avant de traverser le seuil ultime.

Dans un autre ordre d’idée plus actuel, le Premier ministre a mentionné récemment que le Québec sera « sur pause » durant quelques semaines. Ne serait-ce pas là une occasion unique de réfléchir sur nos objectifs en tant que société et la stratégie politique qui devrait les concrétiser?

Coïncidence? Une chronique dans La Presse ce matin faisant référence à ce « monde d’après ». Qu’est-ce qui changera dans notre vie quotidienne après la pandémie? Aurons-nous, comme société, tiré des leçons qui nous permettront de poursuivre notre chemin sur cette planète? « Le monde souffre et l’écho de cette souffrance est terrifiant…Nous vivons probablement un de ces moments où les plaques tectoniques de l’organisation humaine subissent un choc planétaire ». Face à ce constat, le chroniqueur ose espérer une remise en question existentielle. Peut-être que le monde redécouvrira ainsi les choses simples et pourtant essentielles de la vie, les valeurs humaines qui sont à la base de toute civilisation. Peut-être en réduisant la vitesse des échanges, en fixant des objectifs sociaux autres que pécuniaires et mercantiles, plus équitables et plus égalitaires. Bref, un monde nouveau fondé sur le partage, la compassion et la « simplicité »…Tout un programme qui fait penser à John Lennon… « Imagine… ».

Oui, on peut toujours rêver que l’humanité saura tirer les leçons de vie qui seront propices à la Vie. Pour ma part, j’en doute.

***

 

(Fin)

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