LETTRE À UN CHERCHEUR D'EMPLOI

Cher ami,

Tu me faisais part dernièrement de ton désir de changer d’emploi. Avant de prendre une telle décision, je te propose un petit exercice de réflexion. Durant ma longue expérience professionnelle en Recherche de cadres, j’ai eu le privilège d’accompagner et guider des cadres et des professionnels, tous niveaux confondus, qui se questionnaient sur leur avenir. J’ai ainsi pu constater la difficulté et la complexité d’une telle démarche et des erreurs commises quand vient le temps de changer d’emploi.

Pour paraphraser The Art of War, si tu ne sais pas pourquoi tu veux quitter ton emploi, tu échoueras. Si tu ne sais pas pourquoi tu acceptes un nouvel emploi, tu échoueras. Mais si tu as une réponse à ces deux questions, alors tu réussiras sur toute la ligne.

Tu es à mi-chemin dans ta carrière : tu as travaillé environ vingt ans et il t’en reste autant devant toi. C’est le moment idéal pour faire un bilan.

Ce bilan que je te propose consiste, dans un premier temps, à regarder dans ton rétroviseur pour examiner le chemin parcouru. Tu dois faire cette évaluation en fonction des objectifs que tu t’étais donnés au tout début de ta carrière. Ensuite, il te faut examiner chaque poste occupé et voir ce que tu as appris, ce que tu as aimé, ce que tu as détesté, les liens entre ces

 

postes, mais aussi les contextes qui t’ont stimulés, les patrons que tu as aimés, les valeurs et la culture des entreprises où tu as travaillé. Bref, tous les facteurs inhérents au travail ainsi que ceux qui entouraient ton travail. Tu devrais faire cet exercice la tête froide, comme si tu le faisais pour un étranger, le plus objectivement possible.

Cet examen du passé te permettra de reconnaître ce que tu as accompli. Tu pourras aussi mesurer ton succès en fonction des objectifs que tu t’étais fixés. Bien sûr, ces objectifs évoluent et changent et on ne les atteint jamais parfaitement. Ils demeurent une cible mouvante. Mais on est en mesure de dire, grosso modo, si on vise dans la bonne direction ou si on est complètement hors champs. Le succès est relatif, toujours.

La réussite dans une carrière se définit par les responsabilités croissantes que l’on assume, par la nature de plus en plus stratégique de ces responsabilités, par les rôles et les décisions plus importantes que l’on prend, par les occasions d’apprentissages. Les titres et le salaire servent à mesurer la réussite mais ne sont pas une mesure fiable et universelle. Parfois, on prend une baisse de salaire pour apprendre ou avancer et assumer plus de responsabilités dans une perspective de long terme.

Cet examen du passé a aussi l’avantage de te faire prendre conscience de ce qui est important pour toi au travail, ce que tu valorises réellement. Au début d’une carrière, il est difficile de savoir ce qui va nous rendre heureux au travail et ce que celui-ci va nous rapporter au plan satisfaction. Mais après quelques années, on réalise assez bien ce que le travail représente et ce qu’il nous procure. À mon avis, le travail doit être source de satisfaction, il faut qu’il se fasse dans « la joie », par opposition à « une corvée ». Pour cela il faut aimer ce que l’on fait. Si c’est le cas, alors on ne travaille plus vraiment !

Tu me dis que tu n’es pas heureux dans ton travail. À cette étape d’examen du passé, tu devrais être en mesure de mieux en comprendre les raisons et, surtout, de bien clarifier et cerner ce que tu cherches vraiment dans ton travail (responsabilités, éléments du contexte, rémunération, etc.) et par ton travail (valeurs, apprentissages, satisfaction des besoins, etc.). Sachant mieux ce que tu cherches, tu auras de meilleures chances de le trouver.

Par ailleurs, considère que ce qui t’amène à quitter un emploi n’est pas nécessairement ce qui t’amènera à en accepter un nouveau. Tu peux, par exemple, quitter parce que tu n’aimes pas la culture organisationnelle ou les responsabilités ou le salaire, mais tu pourrais accepter pour une série d’autres raisons, comme par exemple le défi, la possibilité d’apprendre, la qualité du produit ou faire partie d’une certaine équipe.

Assure-toi de ne pas accepter un emploi juste pour quitter ta situation actuelle, aussi insatisfaisante soit-elle. « Jumping from the frying pan into the fire » résume bien ce qu’il te faut absolument éviter.

Après avoir examiné le passé et déterminé ce qui est important pour toi dans un job (contenu du travail et son contexte), je te propose de passer à la seconde étape. Tu dois maintenant te demander : qu’est-ce que je cherche ? Quel est mon objectif ? Il faut répondre à cette question avec une vision à long terme d’abord. C’est essentiel, surtout à la mi-temps de la vie. Quand on est jeune, le temps n’est pas très important. On peut se tromper de chemin, on peut faire des détours. Mais avec l’âge, l’efficacité devient essentielle, on ne peut plus se permettre de perdre son temps. Il faut que chaque geste, chaque instant, bien calculé. On peut faire des détours seulement s’ils sont faits dans une perspective de long terme. Par exemple, on peut prendre un emploi qui ne répond pas exactement à l’objectif à long terme que l’on s’est fixé, mais seulement s’il permet d’accéder à un autre poste qui, lui, est dans la cible visée. Il faut faire de moins en moins de tels détours. Il faut avoir des assurances fermes que ce poste-détour mène au poste visé à long terme. On ne devrait plus se fier à de vagues promesses.

Un dernier point : après toutes ces savantes analyses, évaluations et comparaisons, je te suggère de les mettre de côté et de suivre ton intuition profonde, sans te raconter d’histoires, sans te berner, avec les yeux grands ouverts, en toute connaissance de cause.

La vie est un chemin long et parfois dur à suivre. Je crois qu’il faut prendre ce chemin en ayant défini la destination au préalable. De temps en temps, il est nécessaire de s’arrêter pour consulter sa boussole et voir si on est dans la bonne direction. Assure-toi toujours que ta seule boussole devrait être la recherche du bonheur, le tien et celui de ta famille, même si parfois cela est difficile et que la route est couverte de brouillard.

Amicalement,

Guy Djandji

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