LA LETTRE

« Suivez-moi. Nous n’en avons que pour quelques minutes ». Il chuchote cette phrase sibylline plus qu’il ne l’articule. À travers les bruits de la rue, elle la perçoit comme une supplique, son regard insistant finissant par la convaincre.

Ils empruntent à pas lents une allée du parc et face à la statue du soldat inconnu, ils trouvent un banc ombragé. Une fois installés, elle sort de son sac un étui à cigarettes, en retire une et d’un geste élégant l’allume avec manifestement un grand plaisir. À travers la fumée, elle le regarde intensément et son visage la fait tressaillir.

Sa face est labourée de rides profondes, mais ses yeux gardent cette lueur pétillante qu’elle avait toujours admirée. Des souvenirs lui reviennent et font légèrement trembler sa main. Elle cache son trouble en fumant ostensiblement. Elle veut voiler sa nervosité, lui dissimuler son émoi. Elle a un nœud dans la gorge quand elle lui demande : « De quoi s’agit-il? Pourquoi m’avez-vous demandé de venir ici? »

Il ne répond pas immédiatement, il se masse les doigts. Il semble lui aussi un peu perdu, pris dans ses pensées. « Ça fait longtemps, vous savez. Longtemps que je veux vous revoir…Six ans…Mais le temps passe, la vie… ». Sa phrase reste en suspens, lourde de sous-entendus. Il lève la tête et la regarde comme s’il vient de remarquer sa présence. « Pas un jour ne passe sans que je ne pense à vous, à nous, à cet été merveilleux. Nos chemins ont pris des directions différentes mais vous avez toujours été à mes côtés. Les années ne comptent pas, vous avez toujours été présente ».

« Et que voulez-vous de moi aujourd’hui? Comme vous le dites, les années ont passé, vous avez fait votre vie et moi la mienne. Oui, ce fut un merveilleux été. Il ne nous en reste que le souvenir. Il faut oublier… ». Elle écrase sa cigarette, impatiente, et après un bref silence, reprend : « Que voulez-vous exactement de moi aujourd’hui? ». Son ton sec contraste avec son regard humide. Elle penche la tête, elle a l’air de le supplier.

« Je ne veux rien, en fait, rien pour moi. Je voulais vous voir pour vous remettre une lettre. Une lettre qu’elle a écrite pour vous. Tenez, la voici ». Sa main tremble quand il sort une enveloppe de sa poche intérieure. Elle le regarde, médusée : « Pour moi? ». Elle prend délicatement la lettre et, avec une certaine appréhension, commence à la lire.

Elle se lève, fait quelques pas et se retourne : « Je ne savais pas, je ne savais pas… », sa voix se brise, elle est secouée par les larmes qu’elle ne peut retenir, par l’émotion qui l’étouffe. D’un pas rapide elle s’enfuit du parc, brisée.

***

Lorsqu’ils s’étaient connus, quelques années auparavant, ce fut un véritable coup de foudre. Dès leur première rencontre, ils savaient instinctivement que cette passion allait les consumer et les mener à leurs limites les plus intimes. François était fougueux et attentionné, exigent et généreux, exubérant et limpide. Nathalie, elle, d’un caractère plus réservé, se contentait d’offrir une présence tranquille, des silences chargés d’émotions et de certitudes, un calme qui couvait une force amoureuse entière. Durant les mois qui suivirent, ils avaient coupé les ponts graduellement avec leurs amis, accaparés par leur relation qui emportait tout sur son passage. Ils étaient comme deux naufragés isolés sur une île, secoués par la mer agitée de leur vie.

Cette passion dura l’été. Ils se retrouvaient après leur travail et entreprenaient alors de longues marches le long du canal et dinaient sur la terrasse de l’un des nombreux restaurants riverains. Quand ils rentraient, repus et pleins d’une énergie nouvelle, ils faisaient l’amour avec passion, attentifs au corps de leur partenaire, soucieux de se hâter lentement. Leur accord était parfait, ni l’un ni l’autre n’avait eu auparavant de relation aussi profonde et achevée. Suivaient alors, des nuits d’échange de réflexions et de souvenirs où se mêlaient les aveux et les confidences. Aux petites heures, ils se réveillaient d’attaque, disponibles à leurs activités quotidiennes et se quittaient en se promettant des aux revoir langoureux.

Et puis, dans ce ciel harmonieux, avait éclaté un orage inattendu. François se faisait plus rare, esquivant leurs rendez-vous, sa présence était plus dissipée. Au début, elle ne se posait pas de question mais devant les regards perdus de François et ses distractions, elle voulut en connaitre les raisons. Sur un ton d’abord léger, elle posa des questions sur cette distance qui s’installait insidieusement entre eux. Il répondit évasivement ou invoqua une surcharge de travail. Mais quand ce comportement s’accentua vers la fin de l’été, Nat se trouva prise dans l’étau du doute. Au bout de quelques semaines, n’en pouvant plus, elle le confronta et lui demanda des explications.

François avoua enfin qu’il devait la quitter, qu’il avait rencontré une autre femme, qu’il éprouvait une nouvelle passion, bref, qu’il ne pouvait plus continuer sa vie avec elle. Ébranlée., Nat demanda des détails, des éclaircissements, elle haussa le ton, elle pleura, elle s’accrocha à son cou, elle était bisée. Rien ni fit. François ramassa ce soir-là ses effets et quitta Nathalie sans jamais chercher à la revoir, sans daigner lui lancer un dernier regard.

C’était il y a six ans. Les cicatrices de Nat étaient encore vives bien qu’elle ait résolument tourné la page.

***

La passion de François était loin d’être éteinte. Les souvenirs de cet été l’avaient habité depuis et nourrit son quotidien. Parfois, en se remémorant ces semaines de bonheur, il était pris de profonds remords. Mais ces regrets entrainaient aussi une question, la seule : avait-il eu vraiment le choix d’agir autrement?

De quelque façon qu’il examina sa situation de l’époque, il arrivait toujours à la même conclusion. Il se voyait impuissant dans le jeu de son destin, comme un personnage d’une tragédie grecque, marionnette entre les mains de dieux implacables. En effet, Simone, la femme avec qui il avait vécu trois ans avant de connaître Nathalie, avait demandé à le voir ce fameux mois de septembre, alors que son merveilleux été tirait à sa fin. Intrigué, il avait accepté. Elle était au courant de sa flamme pour Nathalie et ne lui en faisait aucun reproche. Ce n’était pas le but de la rencontre. Il tomba des nues quand elle lui annonça qu’elle était enceinte de quatre mois. Il en fut terriblement troublé. Ils se posèrent tous deux la même question : que faire maintenant?

Pour François, la question semblait tout simplement dérisoire et superflue. Ses principes et ses valeurs dictaient sa conduite; il ne pouvait pas tourner le dos à sa nouvelle réalité. Après des semaines de torture mentale et de nuits angoissantes, il prit sa décision de quitter Nat pour vivre avec Simone et accueillir leur enfant.

Durant les six ans qui suivirent, la vie de François fut ponctuée de bonheurs et de détresses. Jamais il n’avait pu imaginer les joies que lui apporta cet enfant par ses sourires et son attachement entier. Il trouva en lui-même un amour inconnu qui contribua à son épanouissement intime et à son équilibre émotif. Simone, elle, se révéla une compagne idéale, amoureuse et attachante jusqu’au jour, il y a quelques mois, où le diagnostic tomba. Elle était atteinte du cancer du pancréas, le plus fulgurant des cancers, celui qui ne pardonne pas. Elle mourut au bout de six mois de calvaire.

***

Quelques semaines avant de mourir, elle avait remis à François une enveloppe et lui avait fait promettre de la donner à Nathalie, « après mon départ » avait-elle précisé.

« Nathalie,

On ne s’est jamais rencontrées et pourtant j’ai l’impression que nous nous sommes toujours connues. Quand vous lirez ces lignes, je serai déjà partie. Je vous épargne les détails de ce départ mais si je vous écris aujourd’hui, c’est pour me le faciliter. Je voudrais me sentir plus légère avant de quitter. Or je ne peux le faire sans vous avouer que ce que j’ai sur le cœur me pèse très lourd.

Je vais aller droit au but. Je suis au courant de votre relation, François et vous, de ces quelques mois d’été il y a six ans et de l’amour qui vous unissait. Quand vous vous êtes connus, François et moi avions déjà rompu pour des raisons futiles et aujourd’hui, avec le temps, franchement insignifiantes. Toujours est-il qu’il tomba amoureux de vous et me l’a répété tout au long des six dernières années. Souvent, il avait ce regard un peu perdu et je savais qu’à ces moments-là c’est à vous qu’il pensait.

Quand je l’ai revu fin septembre, c’était pour lui annoncer que j’étais enceinte de lui. J’étais désemparée, au bord de la crise de nerfs, totalement perdue et personne à qui me confier. J’ai demandé à le voir pour demander conseil, partager ma détresse. Mais vous connaissez François. Il est entier, volontaire, inflexible quand il s’agit de principes et de valeurs. Face à mon dilemme, il a longtemps hésité car il était éperdument amoureux de vous. Et puis, après une longue et douloureuse réflexion, il m’a annoncé qu’il allait m’épouser et vivre sa paternité à mes côtés.

Jamais, Nathalie, jamais, je ne lui ai demandé de vous quitter. Je sais trop ce qu’est l’amour pour demander un tel sacrifice à un être que l’on aime. Ce serait le don absolu. Il a franchi ce pas tout seul. François a été un père exceptionnel et un mari plein d’affection et de patience. Les derniers mois n’ont pas été faciles et il a été à mes côtés pour m’accompagner sur ce long chemin, sans hésiter et sans fléchir.

Je n’ai jamais souhaité vous causer de tort et j’éprouve aujourd’hui un remords extrême d’avoir brisé votre amour. Je ne peux entreprendre mon départ sans vous demander pardon, si j’ai effectivement commis une faute à votre égard. Mais qu’aurais-je pu faire? J’ai été torturée entre mon devoir de mère de protéger notre enfant, d’une part, et le malheur que j’allais vous causer, d’autre part. En votre âme et conscience, Nathalie, que vous aurait dicté votre cœur de femme?

Je demande votre indulgence et votre pardon car ils me sont essentiels pour quitter ce monde.

Je vous embrasse affectueusement,

Nathalie »

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