LA BRODEUSE AVEUGLE

À toutes les brodeuses d’Akhmim (Égypte), artistes émérites

Camélia Wadie – Palmiers et danseurs

C’est vers l’âge de douze ans que Nour connut les premiers symptômes. Au début, ce furent des picotements sous les paupières suivis de sensations de feu. Vinrent ensuite des éclairs intermittents à tout moment de la journée, même lorsqu’elle dormait d’un sommeil profond. Et un jour, enfin, un voile noir tomba sur ses yeux. Elle s’en plaignit à son père qui l’emmena voir la guérisseuse du village. Celle-ci prépara un onguent épais et puant qu’elle appliqua sur les yeux de la petite. Lorsqu’on ôta le bandage, deux semaines plus tard, Nour était définitivement aveugle.

Jamais elle ne se plaignit. Elle poursuivait ses travaux domestiques comme à son habitude. Lorsque ses parents partaient aux champs, elle s’occupait de nourrir les poules et les chèvres et torchait son jeune frère occasionnellement. Un jour son père ramassa quelques économies et la prit au Caire consulter un spécialiste. Après un bref examen, le diagnostic tomba comme une pierre dans un étang : Nour serait aveugle pour le restant de ses jours. Elle accepta ce constat comme s’il allait de soi et en quittant dit au docteur : « Merci pour votre aide. Que Dieu vous garde et vous récompense en vous donnant un petit-fils ». Surpris, le docteur lui répondit : « Mais qu’est-ce que tu racontes, ma petite? Ma fille n’est même pas mariée! ». À quoi Nour lui dit sur le ton le plus naturel du monde : « Si Dieu veut, votre fille sera mariée d’ici trois mois et vous aurez un petit-fils avant les moissons l’an prochain, avec la grâce du Très-Haut ». Sur ce, Nour sortit suivie de son père, laissant le médecin interloqué.

Avant les moissons de l’année suivante, le docteur était grand-père d’un poupon mâle en bonne santé qui pleurait et criait à tue-tête.

Une fois ses travaux domestiques terminés, Nour avait l’habitude de s’asseoir sous le sycomore centenaire qui se dressait au centre du village. C’est là que se réunissaient les jeunes et les vieux après leur dure journée de labeur. Les hommes sirotaient un thé noir et brûlant, tout en tirant sur leur narguilé et en jouant aux dominos. Les garçons jouaient au foot avec un ballon fait de chaussettes et de torchons rapiécés. Les filles, elles, faisaient cercle autour de Nour et brodaient toutes sortes de motifs sur des bouts de lin multicolores. Nour les encourageait et leur chantait de vieux airs langoureux qui remontaient à la nuit des temps. Un jour, une des jeunes filles se mit en tête d’apprendre à Nour à broder elle-aussi. « Mais jamais je n’y arriverai! Non seulement je ne vois rien mais mes doigts ne m’obéissent pas! Comment penses-tu pouvoir m’apprendre à broder, Khadiga? Autant apprendre au canard à chanter comme Om Kalsoum! ». Mais Khadiga persista tant et si bien, qu’après des mois de patience et de zèle, Nour maniait le fil et l’aiguille avec une certaine aisance. Au bout de deux ans, ses broderies se distinguaient par leurs dessins aux couleurs vives représentant le paysage rural et la vie du village de Beni-Siouf.

Nawal Nessim – La récolte de maïs

Il est vrai que Nour prenait bien plus de temps pour réaliser son travail. Avec son index, elle mesurait, comptait, évaluait et comparait chaque point avec le précédent et le suivant. Ensuite, elle tirait sur le fil et avec une précision gracieuse, elle revenait sur la toile de lin et plaçait la pointe tout près de son doigt, à l’endroit exact requis par la longueur du point, ce point d’une facilité enfantine que Khadiga lui avait enseigné. Quand elle achevait un fil, elle tâtonnait jusqu’à sa boîte de couture où se trouvaient des bobines de fil de toutes les couleurs. Personne ne sut comment Nour pouvait distinguer un rouge du vert, un bleu du jaune ou encore un violet du mauve. Elle glissait l’extrémité de ses doigts sur toutes les bobines et faisait ainsi le tour de sa boîte. Quand, enfin, sa main s’arrêtait sur une bobine, c’était toujours la bonne couleur. Un jour que Khadiga lui demanda comment cela se pouvait, Nour lui répondit avec un sourire : « C’est Dieu qui fait arrêter ma main, je ne suis que son instrument ».

Noura Khalaf – La campagne

Un soir d’automne, Khadiga annonça à ses amies que son père lui avait choisi un époux et que le mariage aurait lieu avant la fin de l’année. C’est à ce moment que Nour mit de côté la toile sur laquelle elle travaillait et entreprit une nouvelle. Elle mit trois mois à la compléter, cachant soigneusement à ses amies, curieuses les motifs sur lesquels elle travaillait. « C’est une surprise que je prépare à Khadiga. Ce sera mon cadeau de mariage » disait-elle avec un sourire malicieux, pliant avec précaution la toile. En effet, le jour du mariage, Nour offrit à Khadiga une magnifique broderie, tirée sur un grand cadre de bois. Mais quand toutes les filles du village, et même leurs parents, s’approchèrent pour examiner le travail accompli, ce ne fut que des OH! et des AH! Plusieurs détournèrent les yeux et de vieilles femmes s’empressèrent de jeter un voile sur la tapisserie et la soustraire aux yeux d’un public incrédule.

Sur un fond pourpre, Nour avait brodé l’ensemble des maisons de pisé du village, avec au centre le grand sycomore. On pouvait clairement distinguer au milieu d’une dizaine de jeunes filles, une femme au sourire radieux qui tenait à bout de bras un bébé doté d’un pénis aussi long que ses jambes.

Pour toute explication, Nour afficha son sourire énigmatique naturel et chuchota à l’oreille de Khadiga : « Ton fils sera un phénomène de la nature qui va rendre célèbre notre village de Beni-Siouf à travers le monde ». Bien des années plus tard, alors que Nour agonisait, on vint lui annoncer que le petit Hassan, devenu homme et travaillant barman dans un des grands hôtels de la capitale, défrayait la manchette des journaux à potins comme étant le sujet de dispute entre Rita Hayworth et la Princesse Von Furstenstein, à savoir laquelle coucherait avec lui. Malheureusement, l’histoire n’a pas retenu le nom de la gagnante de cette gageure.

Les broderies de Nour étaient de couleurs toujours vives et animées, d’une composition harmonieuse et d’un réalisme frappant. L’observateur demeurait intrigué par le fait qu’elles étaient l’œuvre d’une aveugle qui marchait d’un pas hésitant. Comment cela pouvait-il être? Par quel mystère était-elle capable de reproduire si fidèlement des paysages et des personnages du village? Cette façon de distribuer la scène sur toute la toile, ces proportions, cette perspective? Et ce choix de couleurs? Mais à tous les incrédules, les mauvaises langues et les ignares, Nour répondait avec ce même sourire : « C’est Dieu qui guide ma main, c’est lui l’artiste, je ne suis que son instrument. Allah est grand ».

Ekbal Tewfik – Plantation d’okra

Les broderies de Nour prenaient de plus en plus un caractère étrange. Un jour, lorsqu’elle montra une de ses œuvres tout juste terminée, ses amies furent surprises de voir plusieurs personnages masculins étendus sur le sol. « Pourquoi dorment-ils tes personnages, alors que le soleil est haut dans le ciel? » lui demandèrent-elles en chœur. « Ils ne dorment pas. Ils sont morts à la guerre ». « Mais de quoi parles-tu, Nour? Nous ne sommes pas en guerre ». Trois mois plus tard, la guerre éclata et plusieurs jeunes hommes du village furent conscrits. Quelques-uns ne retournèrent jamais.

Sur une autre toile, Nour prit grand soin de broder une felouque, grande voile déployée, chargée de poissons multicolores avec deux hommes qui s’affairaient à tirer un lourd filet des eaux verdâtres du fleuve. « Bientôt, nous aurons une grande quantité de poissons mais aussi de blé et de moutons, bien plus que ce dont nous avons besoin » fut l’explication de Nour. Cette année-là, la récolte fut particulièrement généreuse et les animaux, pour une raison inconnue, se multiplièrent plus que d’habitude. Dès ce moment, les villageois reconnurent que Nour avait un don particulier et sa notoriété fit le tour du gouvernorat comme le parfum aux pommes d’un narguilé, un soir d’été.

Les gens vinrent de partout pour voir Nour à l’œuvre, brodant ses toiles de lin. Ils s’entretenaient avec amabilité, comme de vieilles amies et elle répondait à leurs questions en souriant, avec humilité, en invoquant les bienfaits d’Allah. Elle refusait les cadeaux et se fâchait contre ceux qui voulaient passer une commande spéciale.

Nour poursuivait ses travaux, tirant inlassablement l’aiguille et réalisant des œuvres prémonitoires et toujours d’une grande qualité esthétique. Dans la capitale, des collectionneurs avisés commencèrent à s’intéresser à son travail. Le prix de ses œuvres grimpa pour atteindre des sommes considérables. Ne pouvant suffire à la demande, certains galeristes proposèrent les œuvres des autres brodeuses du village. Trois ans plus tard, les brodeuses de Beni-Siouf devenaient célèbres et des expositions eurent lieu à Paris et à New-York. Mais Nour ne se laissa pas tenter par cette vague de popularité mercantile. Elle poursuivait patiemment son travail, les doigts agiles et sans cesse souriante.

Un soir d’hiver un convoi de trois camions militaires s’arrêta devant le sycomore. Des soldats vinrent entourer les filles et bientôt les rires et les taquineries des jeunes résonnèrent dans le village, sous l’œil des vieilles femmes vigilantes. Nour interpella un soldat en le pointant du doigt : « Et toi, quel est ton nom? » Étonné, ce dernier lui répondit : « Gamal. Pourquoi? ». Pour toute réponse, Nour se pencha et fouilla dans son couffin pour en sortir une petite toile. « Tiens, lui dit-elle. Ceci est pour toi ».

Le soldat saisit la toile et la déplia devant tout le groupe et demanda : « Mais qu’est-ce que ça représente? ». Nour lui répondit : « C’est toi au milieu des ruines du temple d’Abou-Farag, à l’entrée du village. Tu portes une couronne parce que tu seras notre premier pharaon moderne. Je savais que tu viendrais et je l’ai faite pour toi ». Toutes les jeunes filles gloussèrent et les soldats lancèrent des quolibets adressés au jeune Gamal plutôt embarrassé. « Merci! Je vais la conserver précieusement. Que Dieu te garde » dit-il, enfouissant le morceau de tissu sous sa veste. Une quarantaine d’années plus tard, terrassé par une crise cardiaque, Gamal aurait paraît-il soufflé dans un dernier soupir « L’aveugle avait vu ». Personne de son entourage ne comprit les paroles sibyllines du Raïs.

Férial Ahmad – Vendeuse ambulante de fromage

Un jour, Nour entreprit une broderie différente de celles qu’elle faisait habituellement. Elle commença par tailler une forme ovale dans une toile brune. Ensuite, elle passa longuement sa main sur l’ensemble des bobines et son choix s’arrêta sur trois ou quatre de tons différents. Tout en devisant avec ses copines, elle fit tourner le tissu plusieurs fois entre ses mains comme pour en peser la trame, arpenter les limites et estimer la qualité. Du pouce et de l’index, elle tâtait la toile pour en reconnaître les moindres secrets. Lentement, elle prit une aiguille et débuta enfin le travail qui devait durer sept mois et qui fut son œuvre ultime.

Lorsqu’elle eut fini la broderie, elle prit une paire de ciseaux et en trancha délicatement quelques parties en utilisant ses deux mains pour guider l’instrument. Enfin, elle saisit le tissu brodé et le posa soigneusement sur sa face. Personne ne sut comment elle avait réussi à reproduire si fidèlement les traits de son propre visage avec son sourire bienveillant et énigmatique. À la place des yeux, elle avait simplement taillé deux grandes fentes. Quand elle plaça le masque sur son visage, ses yeux aveugles prirent tout à coup une autre teinte.

Fawzeya Fouad – Les pigeonniers

À partir de ce jour, Nour abandonna la broderie. Elle passait ses journées sous le sycomore la tête levée comme si elle fouillait de son regard l’épaisse frondaison de l’arbre. Elle parlait sans cesse, tantôt avec l’une ou l’autre de ses amies qui tiraient l’aiguille, tantôt se murmurant à elle-même. Elle racontait des histoires étonnantes pour ce public isolé du monde, tout accaparé par sa vie rurale. Nour leur parlait de pays inconnus, de machines fantastiques, d’instruments insolites, d’outils curieux, de peuples bizarres et de relations singulières, bref; d’une vie étrange. Parfois, elle racontait d’avance des événements propres à Beni-Siouf, comme la naissance du septième enfant de Khadiga ou le décès du omdah, le chef du village. Bientôt, le doute s’empara des villageois : Nour voyait-elle l’avenir et le monde tel qu’il serait ou bien avait-elle tout simplement perdu la raison? Ils n’eurent jamais réponse à cette question troublante.

Mariam Azmi - La moisson dans l’amour et l’entraide

Quelques mois plus tard, Nour fut prise d’un malaise qui la foudroya en quelques heures. Dans la minuscule chambre en terre battue, une vingtaine de femmes, des amies, des cousines, des pleureuses, l’accompagnèrent dans ses derniers instants. Lorsqu’elle rendit son dernier soupir, une vieille femme se pencha pour lui ôter le masque qu’elle s’était brodé. À cet instant précis, la chambre fut noyée d’une puissante lumière semblable aux rayons de mille soleils. Toutes les personnes présentes se retournèrent et se cachèrent les yeux, surprises et aveuglées. Quand la lumière disparut, elles les rouvrirent pour constater que le corps s’était évaporé. À sa place, un peu de poussière grise sur laquelle reposait le masque de Nour.

Située sur la rive orientale du Nil, au nord de Louxor, la ville d’Akhmim est réputée pour sa tradition de tissage vieille de quatre mille ans. Aujourd’hui, cette réappropriation d’un artisanat séculaire a permis à des femmes analphabètes, musulmanes et chrétiennes, de prendre une place dans la société. Elles puisent leur inspiration dans la vie quotidienne et rurale. (Source : Akhmim : Au fil des femmes – Broderies et tissages de Haute-Égypte)

Elles sont la source de ce conte.

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