LA DABKÉ

Résumé : La dabké est l’essence même du Liban. Sa cadence et son rythme évoquent la force brute de son paysage, sa mélodie serpente entre la montagne et la mer, sa fougue et son énergie reflètent le caractère de son peuple, alors que les nuances instrumentales sont comme un châle tissé serré et multicolore.

Fermez les yeux et écoutez : c’est le Mont-Liban qui se découpe dans le ciel bleu, c’est la vague qui cogne les rochers de Byblos, c’est le chant strident des cigales dans les pinèdes de la Bekaa. La dabké est un cri de joie accentué d’un coup de talon qui exprime le goût de vivre et ce mouchoir que l’on agite est un appel à l’amitié. Remarquez cette main sur la hanche : c’est un geste de défi à la tristesse, aux vicissitudes, à la mort. Fermez les yeux et écoutez : la dabké, c’est le cœur du Liban qui bat.

Quand il la vit danser la dabké la première fois, et sans doute une de ces rares fois où elle s’aventura devant lui sur la piste, il devait avoir environ dix-sept ou dix-huit ans. Elle était au début de la quarantaine. Il l’avait vue bien sûr danser auparavant, mais surtout des danses occidentales, des valses, des sambas et des chachas, mais la dabké, jamais.

 

Cet événement eut lieu lors d’une soirée de réveillon de Noël. Après la messe de minuit, dans le sous-sol de l'église à la sonorisation caverneuse, toute la communauté se retrouvait pour célébrer la naissance du Christ. Des familles nombreuses de deux et trois générations se serraient autour de tables longues et étroites. Au milieu d’un brouhaha indescriptible et dans une bonne humeur tapageuse, les convives dégustaient des mets moyen-orientaux préparés par les dames auxiliaires de la paroisse. C’était en 1964.

 

Ils avaient presque fini de manger les kébbés, les triangles aux épinards, le babaghanouj et le hommos, quand le trio de Hazem Fatah entama une dabké. Accompagné de son oud qu’il tenait amoureusement entre ses grands bras, penché sur lui comme sur une femme sur laquelle il poserait ses lèvres, Hazem jouait divinement de son instrument et, durant plus de soixante ans, faisait résonner le son de la dabké au cours des soirées paroissiales, au grand bonheur de l’assistance. Ce soir-là, particulièrement inspiré, il débuta lentement, dans un solo à peine audible au milieu d’un public plus intéressé à festoyer et à rire. Mais discrètement, Hazem continuait à jouer sa musique envoutante, en crescendo.

 

Soudain, il la vit se lever, pousser sa chaise, prendre sa serviette de table, ôter ses chaussures et s’avancer au centre de la piste, comme hypnotisée par la musique.

 

Elle était de taille menue et sans chaussures, elle paraissait encore plus petite dans son ample robe noire retenue à la taille par une ceinture dorée. Droite, le menton relevé, les mains derrière le dos et tenant sa serviette en guise de foulard, elle s’immobilisa au centre de la piste de danse où quelques bambins continuaient à se courir après. Du coin de l’œil, Hazem remarqua sa présence et instinctivement haussa son jeu d’un cran : l’assistance dressa l’oreille, les rires firent place aux chuchotements, on se demandait qui était cette femme et ce qu’elle faisait au milieu de la salle, le regard au loin, silencieuse.

 

Et tout à coup, la dabké débuta.

 

D’un geste ample, elle leva les bras et le silence se fit. L’assistance se figea, retenue par cette pose. Elle enchaina les mouvements avec grâce et subtilité, suivant le rythme de Hazem. D’un geste entendu envers ses musiciens, celui-ci les entraina dans une mélopée traditionnelle qui fit vibrer toute la salle. Quelques applaudissements timides, confirmés par d’autres, vinrent donner le rythme et le souffle nécessaires à l’envol de la musique et de la danse.

 

Pieds nus, elle dansait, les yeux mi-clos le regard lointain, non, plutôt intérieur se dira-t-il plus tard, quand il repensera à ces moments étranges, un regard tourné vers l’intérieur, vers des souvenirs anciens, un regard absent à ce qui l'entourait. Que regardait-elle au juste ? Les souvenirs de sa jeunesse, quand elle avait appris la dabké durant les étés passés au Liban ? Ou bien fixait-elle des danseuses plus anciennes qui lui transmettaient précieusement un savoir séculaire, comme on transmet de l’eau dans un désert ? Ou bien était-elle en transe, habitée par l’esprit atavique de ces prêtresses qui agissaient comme médium entre les dieux et les hommes ?

 

Elle était dans un état hypnotique, dansant une danse qui ce soir, devenait sacrée. Elle transformait la dabké en rite d’invocation, forçant la mémoire de ceux présents à se souvenir de cette danse, parce qu’elle représentait tout leur passé et tout leur héritage. Devant ce public, elle se transforma, habitée par la danse ; ce soir, elle était la dabké.

 

Elle avançait tantôt lentement, tantôt en tournoyant sur elle-même, des gestes pleins de charme, la main sur l’oreille ou sur la hanche, parfois tendue, parfois repliée, toujours gracieuse. Si son pas était sûr, elle ne tapait pas du talon de façon martiale, comme le veut la dabké traditionnelle ; plutôt elle avançait son petit pied et de la pointe touchait le sol à une, deux ou trois reprises selon la musique. En avançant la hanche, en la reculant, en l'avançant encore. Alors que la dabké est généralement une danse saccadée, syncopée, fortement soulignée par des coups de talons et des sauts exubérants, la sienne était tout en douceur, une allégorie de la danse, une représentation très fine de son essence même. Et cette danse qui peut être à la fois virile et sensuelle, voire même érotique par les mouvements suggestifs d’une hanche ou d’une main, cette danse devenait ce soir la plus haute expression d’un art antique.

 

Elle tournait sur elle-même, les yeux maintenant presque fermés, sous le regard incrédule de l’assistance qui n'avait jamais rien vu de pareil. Ce n’était plus une simple danse folklorique : c’était une expérience unique et chargée d’émotion. Une symbiose parfaite unissait maintenant la danseuse et les musiciens ; ils se suivaient étroitement et l’accord était si parfait, qu’il était difficile de dire qui menait réellement l’autre. La salle médusée retenait son souffle : les enfants s’étaient immobilisés, étonnés par cette folle dansante, plus grande que nature, qui par son geste et sa grâce emplissait toute la salle, marquant silencieusement le rythme de la dabké.

 

Il ressentit une certaine gêne à la voir s’exhiber ainsi en public. Il lui revint tout à coup à l’esprit cette photo sépia la montrant à l’âge de dix ou douze ans, pieds nus, habillée en habit traditionnel libanais, pantalon bouffant retenu aux chevilles, blouse aux manches larges sur lequel elle portait un boléro richement brodé. Appuyée à un arbre, la main levée, elle tenait un mouchoir comme pour saluer un ami. Mais était-ce là un indice suffisant pour en déduire que, des années plus tard, elle pouvait se transformer en danseuse de cette qualité ? Ce soir-là, sa gêne fit place à un peu de fierté.

 

Quand enfin la musique s’arrêta, elle retourna s’asseoir après avoir remis ses chaussures. Elle éclata d’un grand rire et acheva son scotch d’une seule gorgée, comme si de rien n’était. Elle était sortie brutalement et joyeusement de sa transe. Il vit défiler à leur table des dizaines de personnes venues la saluer. Des inconnus aux yeux encore rouges d’émotion, lui baisèrent la main, des femmes se répandirent en mots d’admiration et de nostalgie ; tous avaient le sentiment confus d’avoir communié à un spectacle rare et mystique à la fois.

 

Durant les années qui suivirent, il ne la vit que très rarement se lever danser comme elle l’avait fait ce soir de décembre. Elle refusait toujours, invoquant des courbatures fictives ou un public ignare. Il ne crut jamais à l’excuse des courbatures, car des années plus tard, alors qu’elle avait dépassé les 70 ans, elle était fière de montrer, dans la plus stricte intimité, comment elle était encore capable de faire le grand écart.

 

***

 

Certains voient la dabké comme une danse folklorique qui caractérise la nature et la richesse culturelle du Liban. D’autres y décèlent le lien ténu qui unit et transforme le caractère de ce pays aux visages multiples, rassemblés par la danse et la musique. Enfin, il y en a qui y voit l’expression d’un jeu sensuel de séduction entre l’Homme et la Femme. En fait, la dabké est une danse initiatique, une gestuelle pour accéder aux mystères, pour chanter la vie et conjurer la mort. Rares sont les danseuses qui peuvent prétendre la mériter.

 

J’en ai connu une, un certain soir de décembre.

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