L'ESCARPIN DE STRASS

Note explicative : Lors d’un atelier d’écriture animé par Éric-Emmanuel Schmitt, un exercice nous est donné avec les instructions suivantes : Voici le sujet à partir duquel vous devez écrire: C'est un homme qui part en voiture sans doute pour les vacances avec sa femme à côté de lui, sa belle-mère et ses enfants derrière. Tout à coup, l'homme sent sous son pied une chaussure de femme, un escarpin. Il panique car il sait très bien qu'il a trompé sa femme dans cette voiture avec une dame portant des escarpins. Comment va-t-il faire disparaître l'escarpin ?

 

***

- Écoute, Martin, tu ne peux pas imaginer les vacances que j’ai passées. Un cauchemar! Tout d’abord, je t’annonce que Mathilde m’a quitté.

- Quoi! Mathilde t’a quitté?

- Comme je te le dis. Et ce n’est rien comparé au reste. Attends! C‘est pas fini…Vois un peu la scène. Nous quittons samedi dernier pour nos vacances. Toute la famille, les enfants, la belle-mère, toute la smala, je te dis. La route est belle, pas de trafic, tout est beau, un soleil magnifique, nous sommes de bonne humeur, les enfants chantent, la belle-mère les accompagne, ma femme somnole, tout est beau, je te dis. Puis, en cherchant dans le coffret de ma portière de la monnaie pour un péage je découvre l’un de mes escarpins. Tu sais, celui avec une bande en strass, en soie rose. Tu sais duquel je parle?

- Celui que tu portais avec ta robe mauve en satin chez Jean-Claude, jeudi dernier?

- Exactement! Cette paire de chaussures m’avait coûté la peau des fesses! Si ma femme savait que j’ai flambé cette somme sur des escarpins, non seulement elle serait drôlement jalouse mais ce serait une autre bonne raison pour me foutre à la porte. Si seulement elle savait….

- Tais-toi, Charlie! Entre nous il n’y a pas de secret. Tu en sais autant sur moi. Alors, t’inquiète pas…Mais raconte! Qu’est-ce qui est arrivé ensuite?

- Ensuite? Tu veux rigoler, oui! Ensuite, il a fallu que je réfléchisse vite. Drôlement vite! Manque de pot, ma femme se réveille juste à ce moment, sans doute parce que je ralentissais pour le poste de péage. Toujours est-il qu’elle aperçoit le strass qui brille et me demande « Mais qu’est-ce que c’est, ça? Montre-moi donc, c’est quoi ce qui brille, là, dans ta main? ».

- Aille! Merde, Charlie! T’as pas de chance, mon vieux!

- Que veux-tu! Je suis là, coincé, une main sur le volant, l’autre avec une chaussure en strass, le poste de péage qui arrive en face et ma femme qui me pose une question vraiment embêtante. Qu’est-ce que tu crois que j’ai fait, hein? Dis-moi, toi, qu’est-ce que tu aurais fait?

- Moi? heu, j’sais pas…j’aurais sans doute jeté la chose par la fenêtre, vite fait, en disant n’importe quoi. En lui disant qu’elle s’était trompée, enfin, n’importe quoi, merde! J’sais pas, moi…

- Eh bien, non! Moi, mon cher Martin, j’ai assumé! Comme un grand! Je l’ai regardée droit dans les yeux, un bref instant, puisque je conduisais, et je lui ai dit tout de go; « Écoute, chérie, je t’expliquerai plus tard. C’est rien, juste un escarpin en strass. Rien du tout, je te dis… ». Je savais que ça allait l’exciter davantage. Reporter à plus tard est toujours la meilleure façon d’exiger des explications immédiatement, crois-moi. Alors là, elle hausse le ton, me bombarde de questions, elle veut savoir à qui est cette chaussure en strass, qu’est-ce qu’elle fait là, elle exige, elle vocifère, elle invoque les dieux et sa mère assise derrière et qui s’est arrêté de chanter tout à coup. Bref, le mélodrame…

- Merde, Charlie! Une belle façon de commencer les vacances! Mais dis, ta femme, elle ne soupçonne rien de tes escapades, la nuit? Tu veux me dire que tout ce temps, avec ces années et les enfants et elle ne soupçonne rien?

- Rien, mon vieux!

- Mais, voyons Charlie! Impossible! Toutes ces années, toutes ces soirées…

- Rien, je te dis. Je fais extrêmement attention et j’ai mes habitudes. J’ai ma petite chambre de bonne où toutes mes affaires sont entreposées, mes robes, mes perruques, mes chaussures, mon maquillage. Tout. Elle ne sait rien. Point.

- Continue, continue. Je veux connaître la fin de ce cauchemar.

- Alors, voilà, je prends un ton calme, posé, je baisse même la voix, ce qui est un bon moyen de détourner l’attention de l’essentiel et je lui dis : « Écoute, chérie, je vais te faire une confidence. Cet escarpin en strass est celui de Sophie. Oui, Sophie, TA Sophie, celle avec qui tu passes tes après-midis à lécher des vitrines et à prendre des cafés. Oui, enfin, TA Sophie, ma chérie…Je ne veux plus jouer la comédie. Voilà, tu sais tout. Ou presque. Tu pourras imaginer tout ce que tu voudras ».

- Mais, dis-moi, Charlie. Tu as prétendu à Mathilde que cet escarpin appartenait à sa meilleure amie. Mais elle va bien vite réaliser que ce n’est pas le cas! Elle va la confronter, elle va vouloir lui poser des questions, en savoir davantage…

- Jamais de la vie, Martin! Jamais! Je sais très bien que ses sorties avec Sophie sont des fumisteries, voyons! Elle s’envoie en l’air avec Philippe! Tu connais Philippe, non? Le banquier…

- Pas possible! Philippe? Ben ça alors…

- Et j’ai pas fini…La belle-mère saute à pieds joints dans la conversation et veut à tout prix mettre son grain de sel. Les enfants se chamaillent. C’est le bordel total, la voiture est en feu. Tout le monde crie et personne ne s’entend. Le bordel, je te dis! Alors, on arrive à une aire de service. Je m’arrête pour faire le plein. Je fais comme si de rien n’était, avec un petit sourire en coin, en homme dégagé, libre. Et crois-le ou pas, mais je suis à ce moment-là décontracté et libre. J’ai balancé une belle excuse à ma femme, un bobard qui la coince comme dans un piège à rat. Elle ne peut pas s’en sortir. Car à ce moment, elle me soupçonne de connaître son petit jeu avec Philippe. La voilà qui sort de l’auto comme une furie, en rage, claque la porte et commence à hurler en pleine station-service. Tout le monde nous regarde avec surprise et consternation. Je hausse les épaules et je fais celui qui s’excuse et ne comprend pas ce qui se passe. Les enfants sont coincés dans l’auto et ont visiblement peur. Ma belle-mère sort elle aussi de l’auto pour consoler ma femme et elles vont à la cafétéria. Au bout d’une demi-heure, Mathilde et sa mère reviennent et c’est là qu’elle m’annonce devant les enfants qu’elle me quitte. Comme ça, sur le champ. Clic, clac, vite fait, bonjour la visite!

- Mais c’est une histoire incroyable, Charlie!

- Et tu veux savoir comment a fini cette aventure? Hé bien! Ma belle-mère m’arrache l’escarpin que je tenais encore en main et me lance : « Tiens, tiens, mais voilà qui ressemble drôlement au soulier que j’avais perdu il y a deux semaines, lorsque vous m’avez raccompagnée chez moi, après la noce des jeunes Tremblay. Je l’ai cherché partout ».

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