LES PLAIES D'ÉGYPTE

Résumé : Après un séjour en Égypte, l’auteur examine la situation générale du pays et tente de comprendre les causes de son état actuel. Un triste bilan que seuls les Égyptiens pourront éventuellement changer.

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Selon le Livre de l’Exode, dans l’Ancien Testament, Dieu inflige à l’Égypte dix châtiments pour punir Pharaon qui empêche les Hébreux de quitter le pays et pour le convaincre de les laisser partir. Parmi les calamités que Yaweh fait subir aux Égyptiens notons les plus extrêmes : l’eau du Nil est transformée en fleuve de sang, des nuées de sauterelles s’abattent sur toute la terre, le pays est plongé dans les ténèbres et, enfin, la plus terrible, la mort des premiers-nés d’Égypte. Ces châtiments extrêmes dans leur rigueur frappent notre sensibilité. Or, l’Égypte subit actuellement des fléaux tout aussi ravageurs qui laissent le visiteur en proie à une tristesse mêlée d’impuissance.

Pourquoi le peuple égyptien est-il affecté par de telles plaies ? Ne pourra-t-il jamais en guérir et recouvrer sa bonne santé ?

La démographie : sans doute l’une des sources majeures de la pauvreté et de l’instabilité du pays. La population frise les cent millions et a un taux de croissance de 2.5%. Le Caire, cette mégapole dont la population est estimée varier entre 20 et 23 millions, attire chaque année plusieurs centaines de milliers de nouveaux arrivants des régions rurales. Alexandrie, deuxième ville en importance, croule sous le poids d’une population de près de sept millions, ayant triplé en cinquante ans. L’Égypte craque de partout, les infrastructures ne suffisent pas à la demande. L’organisation du pays et la bureaucratie ne suivent plus. Les familles nombreuses sont toujours considérées bénies et leur prospérité se mesure au nombre d’enfants. Des facteurs religieux et culturels difficiles à changer.

La faillite de l’économie : l’Égypte dépend en grande partie de l’aide de pays étrangers, principalement des États-Unis, de l’Arabie Saoudite, du Qatar et de certains pays du Golfe, de la Banque mondiale, du FMI et d’autres organisations internationales. Les trois sources importantes de revenus sont le tourisme (11% du PIB), le pétrole, le gaz naturel et le Canal de Suez. Or, la chute considérable du prix du pétrole, la baisse du tourisme suite aux attentats djihadistes et le ralentissement des échanges commerciaux entre l’Europe et l’Extrême-Orient ont entraîné une baisse des revenus et affecté négativement la situation économique du pays. Les répercussions sont graves sur les systèmes de santé et d’éducation, notamment, et les finances sont insuffisantes pour répondre aux besoins. Les écoles et les hôpitaux publics sont déficients. Comment enseigner à des élèves qui s’entassent à plus de quatre-vingt par classe ? Ou encore comment rémunérer adéquatement des médecins et d’autres professionnels de la santé avec des ressources financières restreintes, alors qu’ils peuvent gagner des salaires fort généreux dans les pays du Golfe ? Suite à une importante dévaluation de la livre égyptienne, une inflation galopante et un taux de chômage officiel qui se situe à environ 12,5% (sans doute bien plus élevé chez les jeunes), les perspectives économiques ne sont pas encourageantes. La crise que traverse le pays depuis environ quatre ans, risque de durer et constitue la plaie la plus importante de l’Égypte actuelle.

Écart entre riches et pauvres : il existe une classe de taille relativement restreinte qui s’est enrichie considérablement depuis une vingtaine d’années en Égypte. C’est elle qui a les moyens d’acheter les propriétés construites dans des communautés fermées au Caire, au bord de la Mer Rouge ou le long de la côte méditerranéenne. Par contre, une grande majorité de jeunes vit encore chez ses parents, ne pouvant se permettre l’achat d’un appartement et se marier. Cet écart entre riches et pauvres va en s’aggravant et une vague de désespoir est clairement perceptible chez les jeunes, qu’ils soient diplômés ou pas. Si vous connaissez quelqu’un qui peut vous ouvrir une porte pouvant vous permettre d’accéder à un emploi, votre avenir est assuré. Autrement, vous irez rejoindre la masse de chômeurs qui errent dans les rues des grandes villes.

La corruption : il faut obligatoirement soudoyer quelqu’un pour obtenir ce que l’on veut en Égypte. Tout a un prix et vous devez graisser la patte de celui qui vous l’obtient. Un policier vous déloge d’un espace de stationnement interdit ? Une dizaine de livres et il fermera les yeux. Vous voulez obtenir un contrat pour construire une route, une usine, un canal d’irrigation ? Rien de plus simple. Quelques millions et vous décrocherez le contrat. Ensuite, à vous de trouver le sous-traitant qui exécutera les travaux pour la moitié du prix. Les chances sont bonnes pour que ce sous-traitant trouve à son tour un sous-sous-traitant qui entreprendra le projet pour le quart de la somme initiale. Et ainsi de suite. Pas étonnant que depuis des années, les entrepreneurs forment une oligarchie qui corrompt le pouvoir et vice-versa. Une alliance incestueuse dont personne n’est dupe. Cette corruption a entrainé la révolution de 2010 et la chute de Moubarak. L’arrivée du maréchal El-Sissi en 2013 est loin d’avoir éradiqué cette gangrène qui ronge le pays.

L’érosion des valeurs et du respect : une des résultantes de la corruption est l’apparition d’une désaffection générale face au pouvoir et aux institutions qui constituent les assises sociales. Aujourd’hui, force est de constater qu’une attitude égocentrique désabusée est en train de prendre le dessus, chacun défend âprement ce qu’il possède, au détriment de ce qui unissait les individus dans le passé. Les révolutions successives de 2010 et de 2013 n’ont pas comblé les attentes de la population et ont en quelque sorte renforci cette attitude de découragement de ne pouvoir rien changer. Cela entraine un manque de respect face à ce qui était jusque-là la force des valeurs du pays : solidarité sociale, fierté d’appartenance, famille et travail.

Le terrorisme et le fondamentalisme : cette fissure sociale a permis l’implantation d’idéologies qui se nourrissent des tensions internes. Des mouvements revendicateurs religieux comme les Frères musulmans et les salafistes occupent aujourd’hui une place prépondérante dans la vie du pays. Ces idéologies sèment la discorde entre les communautés religieuses et fomentent le terrorisme. Dans bien des cas, ces éléments sont financés par des pays arabes qui envient à l’Égypte sa position stratégique et son rôle d’influence dans cette partie du globe : ils veulent à tout prix en réduire la portée. Ils sont aidés en cela par des pays occidentaux qui ont toujours prôné qu’il fallait Diviser pour régner. Des attentats en série ont réduit le tourisme à néant et les médias occidentaux ont relayé ces informations en boucle de sorte à ruiner le pays au plan économique. Le touriste étant par nature un être prudent évitant les risques, il préfère des destinations supposément plus sécuritaires. Pourtant Le Caire n’est pas plus dangereux que Paris, Londres, Madrid, Stockholm, Bruxelles ou Orlando en Floride. Un voyage en Égypte en avril 2017, nous permet d’affirmer que le pays est sécuritaire; il a une longue tradition de tolérance et de pacifisme. Il serait temps d’arrêter l’entrée sur son territoire d’étrangers qui prêchent la haine sous le couvert de la religion, de principes géopolitiques ou de l’aide internationale.

La pollution et le désert : l’Égypte se bat contre ces deux forces qui l’assaillent de front. L’activité humaine, l’industrie et le trafic dans les grandes villes sont la cause de graves problèmes de pollution qui menacent la santé et l’avenir même du pays. Par ailleurs, les déversements de déchets dans le Nil aggravent une situation de précarité de l’eau potable. Malgré tous les efforts pour désengorger la capitale et les grands centres urbains en construisant des villes-satellites, les solutions semblent arriver trop tard avec peu d’impacts positifs. Par ailleurs, on oublie bien souvent que l’Égypte est un pays désertique et malgré tous les moyens pour coloniser le désert, la lutte semble inégale et la nature reprend rapidement ses droits. Au Caire, une corvée quotidienne est menée pour nettoyer la ville et ôter le sable déposé par les vents. Véritable travail de Sisyphe, en éternel recommencement.

Le fatalisme : s’il est un trait culturel dominant chez l’Égyptien c’est bien l’acceptation de son sort sagement. Il reconnait une main divine qui dirige son destin, en toute chose. Il s’y soumet volontairement avec un sens d’abnégation et même de reconnaissance. Car sa foi est son guide suprême. Point de révolte ou de questionnement sur son sort : tout arrive par la volonté divine. Il est donc non seulement inutile de s’y opposer mais, au contraire, il faut s’y résigner avec reconnaissance. Cette attitude comporte deux conséquences, deux tranchants d’une même lame. D’une part, parce qu’il est soumis à son destin, l’Égyptien affiche toujours une bonne humeur même s’il est plongé dans la pire calamité. Il assume sa situation, convaincu qu’il ne peut la changer et que Dieu ne le laissera pas tomber. Pour lui, le moment présent est un don du ciel. D’autre part, l’Égyptien ne fait pas de grands efforts pour tenter de façonner et maitriser son destin. Il s’y soumet et l’accepte d’avance. Il s’en remet à des instances supérieures qui, si elles ne sont pas divines, sont assumées par les pouvoirs temporels. Avec toutes les dérives et les abus que ces derniers peuvent commettre. Malheureusement, l’histoire de l’Égypte est faite de ces leaders qui ont abusé de cette attitude fataliste du bon peuple.

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Cette liste de fléaux qui affectent l’Égypte est sans doute loin d’être exhaustive. Elle est le résultat de ce que l’on peut observer sommairement quand on visite ce merveilleux pays et qu’on s’intéresse le moindrement à sa situation.

Bien plus que son histoire et son passé glorieux, bien plus que ces monuments qui défient l’imagination et le temps, bien plus que son rôle déterminant dans l’évolution de la civilisation humaine, la véritable richesse de l’Égypte ce sont les Égyptiens. Leur caractère est fondamentalement généreux, bon et tolérant. Mais aujourd’hui, l’Égyptien est malade et son corps est recouvert de plaies. Il est à espérer qu’elles guériront un jour proche afin qu’il puisse enfin planifier un avenir fait de justice, de sécurité et de prospérité.

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