POUR LA PETITE HISTOIRE

Longtemps après avoir fermé les livres d’Histoire de quoi se souvient-on, au juste ? Quelques dates, le nom d’une bataille, un personnage haut en couleur, un mot, une anecdote. La mémoire a cette faculté formidable de retenir des petits faits, parfois insignifiants par rapport au passé historique d’une nation, mais qui forcent l’admiration. Souvent, on ne conserve que ces détails parce qu’ils sont truculents, drôles ou pleins de sagesse, tel l’oracle de Delphes qui conseille : « Connais-toi toi-même » ou encore Diogène qui interpelle Alexandre, nul autre que le Grand, en lui lançant: « Ôte-toi de mon soleil ! ». La petite histoire fascine sans être fastidieuse.

À Valence, la petite histoire est riche de ces enseignements qui frappent le visiteur le moindrement curieux de son Histoire. Prenons quelques exemples.

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Le Cid (?)

Le Cid

Nous connaissons tous la pièce de Corneille qui porte ce titre. Dès qu’il est évoqué, généralement, la question se pose : « Rodrigue as-tu du cœur ? », (bien qu’il soit conseillé de ne pas poser cette question en jouant au bridge…) Mais combien savent que Rodrigue fut roi de Valence et qu’il est l’un des héros de la Reconquête ? Quelques explications. La péninsule ibérique avait été conquise par les Arabes en 711, qui se partagèrent le pays en plusieurs principautés et émirats. Au XIe siècle, une guerre éclate entre rois arabes. Rodrigo de Vivar, un noble ambitieux, prend parti pour l’un des belligérants, Yussuf el-Mutaman, et l’aide à conquérir Valence en 1093, contre une forte somme d’argent. Deux ans plus tard, il revient pour prendre la ville en son nom cette fois-ci. Il transforme la mosquée en église et consolide le pouvoir chrétien sur la ville. Mais il meurt en 1099 et c’est son épouse, la belle Chimène, qui lui succède.

 

Revenons au Cid. Il est devenu un personnage légendaire, malgré son passé de mercenaire et ses changements d’allégeance. Réputé invincible, il est aussi connu pour l’amour qu’il portait à Chimène et qui aurait inspiré de belles tirades à Corneille.

Aujourd’hui, Valence conserve peu de vestiges de son passé arabe, si ce n’est quelques pierres retrouvées au hasard d’excavations modernes.

La chauve-souris

Vers 1238, Jacques 1er d’Aragon, à la tête d’une alliance de nobles de la région, décide de prendre Valence encore aux mains des Maures. Il assiège la ville avec un fort contingent et le campement encercle complètement Valence de sorte à en bloquer toutes les issues.

 

Mais voilà qu’une chauve-souris décide de faire son nid dans la tente du roi. Les chefs de son armée veulent la déloger et la tuer, mais le roi intervient et ordonne qu’on ne lui fasse aucun mal. Entretemps, la ville résiste et le siège dure quelques mois.

 

Une nuit sans lune tombe sur le camp royal. Un bruit sourd et répétitif attire l’attention d’un des soldats chargés du guet. Après quelques recherches pour découvrir d’où pouvait provenir ce bruit, il constate qu’il était causé par la chauve-souris qui se cognait à répétition contre un tambour. Tout à coup, il constate du mouvement dans les lignes ennemies. Il s’en approche à pas de loup et remarque que des soldats maures se préparent à une attaque surprise. Il court vers la tente du roi et ameute tout le camp. Bientôt, les soldats sont réveillés et prêts à l’attaque. L’ennemi est pris et décimé. Jacques 1er entre dans Valence victorieux.

Grâce à la chauve-souris, roi et son armée étaient sauvés. En signe de reconnaissance, le roi décrète que la chauve-souris sera dorénavant le symbole de la ville. Aujourd’hui encore, sur le blason de la ville, elle protège la couronne de ses ailes déployées.

 

La chauve-souris domine le blason de Valence

Le petit parc

Si vous partez de la Plaza de la Virgen pour vous diriger vers le Palais de la Généralité (édifice administratif de la ville), vous remarquerez un magnifique petit parc triangulaire, cerné d’une clôture de fer forgé. De la taille d’un mouchoir de poche, c’est un havre de paix où il fait bon se reposer à l’ombre des orangers. Mais ne soyez pas tentés de goûter à ces fruits : comme tous les arbres agrumes de la ville, ils ne sont pas comestibles. Les branches ploient sous le poids des fruits qui n’en sont pas moins amers et indigestes.

 

Le petit parc

Ce petit parc aujourd’hui si paisible fut pourtant le centre d’une des pages les plus horribles de la guerre d’Espagne. Cette guerre, qui dura de 1936 à 1939, opposa les républicains et les nationalistes. Elle prit fin par la victoire des nationalistes et des putschistes sous la direction de Franco qui imposa une dictature de plus de trente ans. Durant ce conflit sanglant, un abri antiaérien fut aménagé sous ce parc. Tous les citoyens habitant dans le voisinage immédiat venaient y trouver refuge. Cette guerre fratricide vit les forces de Franco lancer près de 400 raids aériens contre la ville et, fait notoire, contre des civils.

 

Valence fut proclamée capitale rebelle durant un an. Franco ne l’oublia jamais. Après sa victoire et durant de longues années, il priva la ville de fonds nécessaires à sa reconstruction ou ne les alloua qu’au compte-goutte.

Lorsque dans les années soixante, une importante inondation de la Turia causa des dommages considérables, la ville entreprit un vaste projet de détournement de la rivière pour transformer son lit en jardin public. Franco refusa le projet et ordonna plutôt la construction d’une autoroute. Encore une fois, la ville lui résista et un bras de fer de quelques années s’engagea. En fin de compte, Valence l’emporta. Aujourd’hui, les jardins de la Turia font l’admiration et le plaisir du promeneur.

Mais si vous passez devant le merveilleux petit parc jouxtant la Plaza de la Virgen, ayez une pensée pour ces citoyens qui ont subi des centaines de raids aériens et qui ont résisté à la dictature.

Le Saint Calice

Le Saint Calice est cette coupe qu’aurait utilisé le Christ lors de la Dernière Cène, alors qu’il célébrait la Paque juive avec ses apôtres, la veille de sa crucifixion. Elle représente un trésor infini pour tout chrétien croyant. Cependant, l’Église n’a jamais accordé quelque crédit à cette histoire…

Et pourtant, le Saint Calice existe bien et se trouve en la cathédrale de Valence. Sa provenance et son histoire sont bien documentées et, ma foi, fort crédibles!

L’objet mesure un peu moins de 20cm et une analyse experte établie qu’il a été fabriqué entre l’an 400 et 50 A.J.C. Sa base est en or, ornée de pierres semi-précieuses et la coupe est taillée dans un noyau de calcédoine. Il est agrémenté de deux poignées en forme de serpent qui lui confèrent un aspect élégant assez particulier.

Voici un bref résumé de son histoire, compilé à partir de diverses sources. Lors d’un épisode de persécution des chrétiens au 3e siècle, le pape de l’époque confie le Saint Calice, ainsi que d’autres reliques, à son diacre qui deviendra par la suite Saint-Laurent. Celui-ci, originaire d’Espagne retourne dans son pays et envoie le précieux objet à ses parents pour le cacher.

Durant le règne des musulmans, du 8e au 15e siècle, le calice est transféré de monastères, en églises, en chapelles, en châteaux pour finir à la cathédrale de Valence, en 1416, où il se trouve depuis lors. Cela ne veut pas dire que ses pérégrinations ont cessé pour autant ! Durant la guerre civile en 1936, il a été emmailloté et caché au fond d’un placard d’une simple fidèle.

Le Saint Calice

Les Papes Jean-Paul II et Benoît XIV l’ont utilisé récemment lors de grandes messes célébrées à Valence, donnant à cet objet de culte une plus sérieuse attention.

Entre le Saint Calice et le Graal, il n’y a qu’un pas qui fut franchi dès le Moyen-Âge, avec la légende des Chevaliers de la Table Ronde et, plus tard, celle des Templiers. On a associé cette précieuse relique au pouvoir universel et à des richesses considérables. Celui qui détiendrait le Graal dominerait le monde. Voilà qui peut enflammer l’imagination la plus folle et la plus romantique. D’où sa quête éternelle…

Or, ce calice de toutes les convoitises sommeille tranquillement en la cathédrale de Valence.

 

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