GOHA ET SES HISTOIRES

Goha est un personnage mythique qui occupe une place importante dans la culture du Moyen-Orient. De son vrai nom Nasr Eddin Hodja, il aurait probablement vécu en Turquie au XIII siècle mais ses histoires se sont répandues chez les Arabes et les Persans, du Maroc à la Perse. En route, elles ont pris diverses formes dans les traditions littéraires orales et écrites. Jusqu’à nos jours, dans cette partie du globe, tout le monde connait une histoire de Goha, une anecdote qui fait sourire ou réfléchir. Enfants ou adultes, riches ou pauvres, hommes ou femmes, ignorants ou docteurs de la loi, les histoires de Goha représentent un trait d’union culturel qui cimente toute une société.

Goha est un personnage complexe. Il est présenté tantôt comme un érudit, un philosophe et un sage, tantôt comme un homme rusé, un simple d’esprit et un malin qui n’a pas peur de défier les autorités qu’elles soient religieuses ou politiques. Il y a toujours un enseignement, une morale ou une leçon dans les histoires de Goha, question de mener l’auditoire à réfléchir tout en souriant de la finesse de son raisonnement qui peut aller jusqu’à l’absurde. Un exemple parmi les plus célèbres : on demande à Goha de désigner son oreille gauche. De son bras droit, il encercle sa tête par le haut et touche l’oreille en question. Aujourd’hui encore, dans les pays arabes, faire référence à l’oreille de Goha, c’est poser la question : pourquoi faire simple quand on peut se compliquer les choses?

Malgré la richesse du corpus des histoires de Goha, celles-ci sont surtout orales et rares sont les livres qui les rapportent. Parmi ceux-ci, deux méritent mention. Sublimes paroles et idioties de Nasr Eddine Hodja recueillies par J-L Maunoury et publiées chez Phébus (Paris-1990) et Le livre de Goha le simple de Adès & Josipovici, publié en 1919 et qui connut un grand succès à son époque. « Il manque de peu le prix Goncourt qui sera décerné cette année-là à Marcel Proust pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs ». (Notes de couverture - Éditions Libella, 2016). Ce qui n’est pas rien!

Voici donc quelques histoires de Goha, tirées de la saga populaire. Elles montrent un personnage qui suit une logique originale d’une finesse bizarre, d’une sagesse étrange fondée sur le paradoxe et l’absurde. Elles émanent d’un véritable philosophe qui nous enseigne que la simplicité sous toutes ses formes est véritable source de bonheur et que le rire est le meilleur antidote à la morosité de la vie.

Le ragoût de Goha

Goha achète trois kilos de viande et les donne à sa femme pour qu’elle lui prépare son ragoût préféré. Après avoir cuisiné ce plat, celle-ci le trouve tellement délicieux qu’elle le mange en entier. Quand Goha rentre chez lui le soir, il demande à son épouse :

- Femme, où est mon ragoût?
 

Prise de court, sa femme se retourne et désigne le chat :

- Tu ne le croiras pas, mais ce sale chat a mangé tout le ragoût quand j’avais le dos tourné…
 

Goha, pas très convaincu, attrape le chat et le pèse. Il découvre que celui-ci pèse exactement trois kilos. Il demande alors à sa femme, les yeux pleins de malice :

- Si c’est le chat que je pèse, où est passée la viande? Et si c’est la viande que je pèse, où est passé le chat?


 

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Les marmites de Goha

Goha va chez sa voisine pour emprunter une grande marmite. « J’en ai besoin pour préparer le repas pour mes invités ». La voisine lui donne la marmite avec des recommandations d’en prendre bien soin.

- Ne t’inquiète pas, voisine. Je te retournerai la marmite dès demain.
 

Plusieurs jours passent et Goha n’a toujours pas retourné la marmite. Sa voisine va le trouver pour la réclamer. Goha la reçoit tout heureux :

- Voici ta marmite, voisine, et j’ai une bonne nouvelle pour toi : ta marmite a accouché d’un bébé-marmite!
 

Surprise, la voisine est très heureuse de cet événement étonnant et s’empresse de dire à Goha :

- Tu peux la garder encore quelques jours, je n’en ai pas vraiment besoin.
 

Et elle quitte en se disant que dans quelques jours elle pourrait avoir des marmites toutes neuves. Mais quand elle retourne les chercher, Goha la reçoit la mine triste :

- Imagine-toi, chère voisine, que ta marmite est morte.

- Comment ça, elle est morte? A-t-on jamais vu ça, une marmite qui meurt? Mais qui va croire une histoire pareille, Goha?

- Les mêmes personnes qui ont cru qu’une marmite pouvait accoucher…


 

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L’injure et l’insulte

Le sultan convoque toute sa Cour et lui annonce :

- Comme vous le savez, toute injure doit se réparer par une excuse. Je donnerai dix maravédis d’or à quiconque peut trouver une excuse plus grave que l’injure.
 

Toute la Cour, des sages et des ulémas jusqu’au plus petit des serviteurs réfléchissent à ce défi, désireux de s’enrichir. Sur les entrefaites, le sultan quitte la salle du trône. En passant devant Goha, celui-ci lui pince les fesses. Outragé, le sultan se retourne vers Goha et lui lance :

- Que fais-tu, espèce de chien? Ne sais-tu pas qui je suis?

- Excusez-moi, Sublime Altesse, je me suis trompé. Je vous ai pris pour votre épouse…

Son excuse étant pire que l’injure, c’est ainsi que Goha réussit à s’enrichir de dix maravédis d’or!


 

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Goha et l’âne (1)

Le sultan lance un concours :

- Celui qui pourra apprendre à lire à un âne recevra mille maravédis d’or. S’il échoue, on lui tranchera la tête.
 

Face à ce défi hautement risqué, personne n’a le courage de se présenter, sauf Goha.

- Sublime Altesse, je suis capable d’apprendre à lire à un âne, mais à deux conditions.

- Lesquelles? demande le sultan, curieux.

- J’aurai besoin d’un délai de vingt ans et l’autorisation de vivre ici même dans votre palais, durant cette période d’enseignement.
 

Le sultan accepte ces deux conditions, sachant bien que le défi est impossible à réaliser. D’ailleurs, tous les amis de Goha ne cessent de lui dire :
 

- Mais es-tu fou, Goha? Jamais tu ne pourras apprendre à lire à un âne. Ni dans vingt ans, ni dans cent ans. Comment vas-tu faire pour t’en sortir?

- C’est bien simple : d’ici vingt ans ou bien l’âne sera mort ou bien le sultan sera mort ou bien moi je serai mort. Entretemps, je vivrai confortablement au palais!


 

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Les cerises de Goha

Goha cueille des cerises de son verger et les offre au sultan pour s’attirer ses bonnes grâces. Ce qu’il ne sait pas, c’est que le sultan déteste les cerises. Celui-ci en prend une bien mûre et la lance sur le turban de Goha.

- Allah est grand! Grâce au Très-Haut! s’exclame Goha.
 

Le sultan continue à lui lancer des cerises et Goha ne cesse pas ses louanges, tout content :

- Allah est grand! Gloire au Très-Haut!
 

Le sultan lance toutes les cerises sur Goha qui, souriant et satisfait, rend grâce à Allah.

- Espèce d’imbécile, Goha, tu ne vois donc pas dans quel état j’ai mis ton turban et ta jalabiya?

- Oh Sublime Altesse! Quand je pense que j’ai failli t’offrir des melons!


 

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Goha et l’âne (2)

Goha a perdu son âne et parcours les rues de la ville à sa recherche. Tout en marchant, il loue son Dieu :

- Grâce à Allah le Miséricordieux! Allah est grand! Merci au Très-Haut!
 

Les gens qu’il rencontre sur sa route sont intrigués :

- Mais pourquoi remercies-tu Allah? Tu as perdu ton âne. Tu devrais plutôt le supplier de te le rendre, non?

- Bonne gens, vous êtes donc ignorants. Je le remercie parce que je n’étais pas sur mon âne quand il s’est perdu!


 

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Goha et la bougie

Par une nuit sans lune, Goha marche dans la rue une bougie allumée à la main. Un passant l’interpelle :

- Hé Goha! Il fait tellement noir que ta bougie ne te sert pas à grand-chose! Elle ne te sert même pas pour me voir.
 

Et Goha de lui répondre;
 

- On voit bien que tu ne comprends rien à rien. Elle ne me sert pas à te voir, mais plutôt pour que toi tu puisses me voir!


 

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Remerciements :

Un appel aux amis pour retracer les histoires de Goha a provoqué un raz-de marée de réponses amusantes. Je désire remercier sincèrement ceux qui ont contribué ainsi à conserver vivant un patrimoine culturel important, en particulier : S. Azzam, D. Boutari, N. Carrier, S. Chacour, M. Elias, A. El-Kayem, M. Farah, M. Farkouh, S. Hazan, G. Rehayem, H. Sacy, H. Shiaty, H. Sahyoun, E. Sayegh, G. Sayegh.

Les histoires de Goha foisonnent. Sous le couvert d’un humour simpliste et bon enfant, elles recèlent des perles de cette sagesse qui caractérise la culture moyenne-orientale. Goha n’a pas son pareil dans la littérature française, à moins d’une comparaison, quoique lointaine, avec le Candide de Voltaire ou l’un des personnages de Lafontaine. D’ailleurs, la fable du meunier, son fils et l’âne est une des nombreuses histoires de Goha…

Goha a cette façon légère d’aborder la vie et d’y trouver une leçon : c’est un philosophe joyeux et moralisateur. Les vicissitudes quotidiennes ne semblent pas avoir d’emprise sur lui. Si elles l’affectent, d’une pirouette, d’un jeu de mot ou d’un raisonnement absurde dont il a seul le secret, il s’en tire et poursuit son petit bonhomme de chemin. Et ce faisant, il nous laisse avec le sourire et la constatation que la vie ne doit pas être prise au sérieux. Goha est un ami et tous les enfants du Moyen-Orient ont grandi avec ses histoires…

En voici quelques-unes qui sont tirées de la tradition orale arabe, du livret de Denys Johnson-Davies qui porte le titre de Goha, publié au Caire (1993) et illustré par Nessim Girgis, source de certains des dessins présentés ici ou encore de l’excellent livre de Jean-Louis Maumoury, Sublimes paroles et idioties de Nasr Eddin Hodja, publié chez Phébus (1990) et qui en rapporte près de deux-cent vingt, toutes plus amusantes et savoureuses les unes que les autres.

***

 

Goha et le savant

Un homme qui passait pour un grand érudit était jaloux de Goha. En effet, le sultan aimait la compagnie de ce dernier et approuvait ses jugements sages et sensés. Pour le mettre à l’épreuve, le savant envoie donc à Goha une liste de quarante questions sur divers sujets. À elles seules, ces questions révèlent de grandes connaissances.

Goha examine attentivement la liste de questions, étudie longuement leurs énoncés et répond à chacune par : « Je ne sais pas ». Le sultan, qui observe la scène assis sur son trône, demande à Goha :

- Goha, tu m’étonnes. Tu aurais pu répondre à toutes les questions par un seul Je ne sais pas. Pourquoi t’être donné autant de mal?

- Ô Éminence Suprême! Ce savant s’est donné beaucoup de mal à étaler sa science avec ces questions. Par courtoisie, avec mes réponses je lui démontre toute mon ignorance.

Une sainte

Goha donne de l’argent à sa femme et la charge de lui préparer une poule au four, son plat préféré. Mais sa femme dépense l’argent sur des robes et se retrouve sans poulet pour le repas de son mari. Avec les quelques sous qui lui restent, elle achète une vieille poule au marché et la prépare avec beaucoup d’épice et d’aromates.

Arrivé à table, Goha est agréablement surpris par les effluves appétissants de la poule sortie du four. Il se lance et tente de lui arracher une cuisse. Mais celle-ci résiste et malgré ses efforts, il ne parvient pas à la trancher.

- Cette poule n’est pas assez cuite. Elle est encore coriace. Remets-la donc au four.

- Mais voyons, Goha! Cette poule a passé trois heures au four! s’exclame sa femme.

Mais elle obtempère et remet la poule à cuire, avec l’intention de la servir à diner. Le soir venu, Goha, sensible à ce doux parfum et toujours aussi affamé, essaie à nouveau d’arracher une cuisse à la poule. Mais elle résiste encore et même un couteau ne parvient à l’entamer. Goha se lève, prend la poule, la pose par terre et se prosterne devant elle en entonnant des prières.

- Mécréant, lui crie sa femme, n’as-tu pas honte? Prier ainsi une poule…

- Mais quelle poule? Cette poule n’en est pas une. C’est une sainte. Par deux fois elle a passé par l’épreuve du feu et par deux fois le feu l’a épargnée!

Goha et l’anneau perdu

Par une nuit sans lune, Goha et son ami Ali traversent des rues sombres. Tout à coup, Goha réalise qu’il a perdu son anneau d’or. Les voilà à quatre pattes cherchant dans le noir l’objet perdu.

Au bout de quelques minutes de recherches infructueuses, Goha laisse son ami et poursuit sa recherche dans la rue suivante qui a l’avantage d’être bien éclairée.

- Tu peux chercher dans le noir, Ali, mais moi je préfère chercher là où il y a un peu de lumière…

Un homme de compromis

La situation économique de la ville était très mauvaise : la sécheresse avait entrainé la famine, mais tous ne souffraient pas puisque les riches avaient pris soin de faire d’importantes provisions de nourriture et d’eau. La femme de Goha lui dit un jour :

 

- Goha, tu es reconnu pour ta sagesse. Il est temps que tu fasses quelque chose pour aider notre ville. Va donc sur la place et parle à nos concitoyens. Il faudrait que tu puisses convaincre les riches de partager leurs réserves avec les pauvres.

Goha va sur la place publique, harangue la foule et retourne à la maison, tout heureux de sa mission. Sa femme lui demande :

 

- Tu as réussi? Tu as l’air bien satisfait.

- Rendons grâce à Allah, ma femme. Ce n’était pas facile, mais j’ai réussi ma mission à moitié.

- Comment ça, à moitié?

- Bien oui. J’ai réussi à convaincre les pauvres.

Le mauvais augure

Le sultan part en guerre et traverse la ville à la tête d’une grande armée. Sur son chemin, il remarque un mendiant tapi sur le trottoir. Il arrête son convoi et ordonne à ses hommes :

- Saisissez ce mendiant et décapitez-le!

Aussitôt dit, aussitôt fait. Goha, qui fait parti du convoi, est surpris et demande au sultan :

- Mais pourquoi, Ô Suprême justicier, as-tu donné cet ordre? Ce mendiant n’a rien fait de mal.

- Ce mendiant était sur mon chemin alors que je pars à la guerre. Il était un bien mauvais augure pour moi, répond le sultan.

Goha ne peut s’empêcher de s’exclamer :

- Je me demande lequel était de mauvais augure pour l’autre…

En conclusion…Goha, le trafiquant

À tous les mois, Goha traverse la frontière avec des ânes chargés de paniers remplis d’objets de toutes sortes sans grande valeur. Les douaniers toujours vigilants, fouillent ses chargements à chaque fois et procèdent de façon méticuleuse, sans jamais trouver quoi que ce soit d’illégal.  Ce manège dure des années et les douaniers ne trouvent jamais rien.

Au bout d’un certain temps, l’un des douaniers va retrouver Goha et lui dit :

- Goha, j’ai pris ma retraite mais il y a une question qui me taraude depuis longtemps. Durant toutes ces années que tu traversais la frontière, j’étais persuadé que tu faisais du trafic. Réponds-moi franchement et n’aies aucune crainte. Je ne te dénoncerai pas : qu’est-ce que tu trafiquais?

Un sourire amusé éclaire le visage de Goha :

- Mais des ânes, voyons!

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