VALENCE, UN SOIR

Il releva le capuchon de son imper. Une bruine fine et glacée s’était mise à tomber, ajoutant du coup un air glauque et sombre à ce début de soirée. La brise acérée lui brûlait les mains et bientôt son affichette ne serait plus lisible, torturée par la pluie et le vent. « Il faut être un peu fêlé, se dit-il, pour venir jusqu’ici, à Valence, et poireauter par ce temps pour un maudit billet d’opéra ».

Voilà bientôt une demi-heure qu’il faisait le pied-de-grue sur la vaste esplanade du Palais des arts. Dès son arrivée à Valence, il avait appris qu’on y représentait La Traviata. Il s’était alors précipité pour acheter un billet. Malheureusement pour lui, cet opéra faisait salle comble, plus un seul billet pour aucune des représentations. Rien d’étonnant considérant la haute qualité de la production : mise-en-scène de Sofia Coppola, costumes de Valentino et, surtout, Placido Domingo dans le rôle de Giorgio Germont. Mais il était de caractère têtu et il lui fallait coûte que coûte assister à cet événement. Car s’en était tout un : Placido Domingo dans une superproduction de La Traviata ici même à Valence, sans doute l’une de ses dernières prestations, considérant son âge.

Il allait et venait sur l’esplanade, scrutant les visages des gens qui arrivaient d’un pas nonchalant, espérant y lire un signe, une hésitation, pouvant traduire qu’un billet serait disponible. Il se rendit compte qu’il ne s’y prenait pas de la bonne façon et se dirigea vers la billetterie. Dans un espagnol approximatif il fit comprendre à la jeune fille au comptoir qu’il désirait acheter un billet. Elle lui confirma que c’était peine perdue. Il lui demanda alors et avec force gestes une feuille de papier. Faisant preuve de bonne volonté, elle l’aida à rédiger Quiero comprar 1 localidad, je désire acheter un billet.

Il reprit le chemin de l’esplanade, portant sa feuille de papier et arborant un large sourire, comme ces chauffeurs de limousine dans les aéroports venant chercher un touriste VIP. Les Valenciens arrivaient maintenant par grappes, de plus en plus nombreux. Il remarqua l’élégance du public arborant cet air dégagé et assuré que confère l’argent et une certaine dose de culture. Mais les gens se dépêchaient sans le voir et sans lire les quelques mots griffonnés sur sa feuille. Sans doute qu’ils le prenaient pour l’un de ces mendiants qui longent les trottoirs de la Plaza Ajuntamiento. Par fausse pudeur, ils ne détournaient les yeux et ne remarquaient pas qu’il était bien habillé comme eux et qu’au contraire, il semblait sûr de lui et souriant.

Bientôt vingt heures et toujours pas de billet à l’horizon. Il pleuvait maintenant à grosse goutte et il avait froid. Du haut des escaliers, il pouvait constater que les derniers arrivants se dépêchaient à petits pas rapides sur le sol mouillé et que les taxis se faisaient plus rares. Il jeta un coup d’œil à sa montre : dix-neuf heures cinquante-cinq. Il n’avait toujours pas de billet et le désespoir lui mordait le cœur.

Il descendit trois ou quatre marches, hésitant dans sa décision de quitter ou de rester. Une longue limousine entra dans le demi-cercle réservé aux taxis et la porte côté passager s’ouvrit brusquement. Il nota machinalement qu’un colosse sauta sur le trottoir de façon étonnement alerte pour sa corpulence. Il ouvrit la porte arrière et laissa passer un grand homme grisonnant qui tenait sur ses épaules son imper, à la manière élégante des acteurs italiens qui savent que les paparazzis ne sont pas loin. L’homme semblait pressé et grimpa les marches deux par deux. « Sans doute un retardataire », pensa-t-il. L’homme avait gravi la première volée de marches et entreprenait la seconde, indifférent à la pluie qui tombait drue maintenant. Toujours immobile en haut des marches, il l’observait avec curiosité se demandant si cet homme pourrait, possiblement, avoir son billet.

L’homme était presque arrivé à sa hauteur quand son pied glissa sur une flaque. Emporté par son élan, il fut projeté en avant, lâchant son imper et faisant de grands moulinets avec ses bras. Il essaya de retrouver son équilibre. Trop tard. Dans un mouvement désespéré, il se lança en avant et agrippa la feuille de papier que l’autre tenait toujours en main. Celui-ci, surpris, tenta de le retenir dans un effort ultime. Rien n’y fit. Ils se retrouvèrent tous deux affalés l’un sur l’autre, sur les marches mouillées, sous la pluie…

Un moment passa. La chute. Le choc. La surprise. La douleur. Cet homme l’écrasait de tout son poids. Il n’était pas léger, loin de là. Il ne bougeait pas non plus et ne semblait pas pressé de dégager ce corps qui avait amorti sa chute. Il sentait sur lui le souffle saccadé et bruyant de l’homme grisonnant. Leurs nez se touchaient, ils étaient comme soudés.

« Mais…je vous connais…attendez! Mais vous êtes… » balbutia-t-il.

L’homme tout à coup hurla : « Henrique! »

Le colosse vint le soulever comme une plume et le remit sur pied. Il le protégea d’un large parapluie et lui posa l’imper trempé sur le dos.

« Je vous reconnais… vous n’êtes pas…? » essaya-t-il d’articuler en anglais.

Il fixait toujours l’homme avec un air inquisiteur. Celui-ci ne disait mot, confus de sa chute. Tout à coup, il lui lance d’un air décidé: « Follow me! »

C’est au pas de course que tout le groupe se dirige vers la billetterie. Arrivé au guichet, l’homme lance à la jeune fille : « Je suis en retard. Il est avec moi. Tout est OK ! »

Et ils s’engouffrent dans l’ascenseur qui les mène au sous-sol du Palais des arts.

* * *

Il avait remarqué sur la porte l’étoile et le nom magique inscrit en lettres rouges : Placido Domingo. Il l’avait en effet bien reconnu. Par son allure imposante, ses cheveux grisonnants, ses gestes élégants et surtout, par cette voix unique, chaude et moelleuse.

Le ténor avait commencé son maquillage, aidé dans cette tâche délicate par une experte qui graduellement le transformait en octogénaire vouté. Lui-même avait ôté son imper trempé et se séchait les cheveux. Heureusement, que leur chute n’avait causé aucun dommage et ils tentaient tous deux de reprendre contenance et de faire connaissance. Placido, tout souriant, voulait mettre à l’aise celui qu’il considérait comme son invité et son sauveur.

« Sans vous, lui dit-il, je me serais retrouvé à l’hôpital avec une fracture du nez et, qui sait? peut-être des séquelles encore plus graves. Mais dites-moi : qu’est-ce que vous faisiez, sous la pluie, là-haut sur ces marches ? Pourquoi n’étiez-vous pas déjà dans la salle ? L’opéra venait sans doute de commencer… »

Tant bien que mal, il lui expliqua sa déconfiture et la difficulté à obtenir un billet à la toute dernière minute. Sa déception mais aussi sa satisfaction d’avoir tenté une expérience nouvelle : celle de se poster parmi des gens nantis et d’être pris pour un mendiant. Ça aussi l’avait amusé et déçu.

Alors qu’ils s’entretenaient, le premier acte finissait et ils pouvaient entendre à la télévision en circuit fermé, le tonnerre d’applaudissements. Plus que quinze minutes avant le début du second acte et de l’entrée sur scène de Placido Domingo, alias Giorgio Germont.

« Venez! lui ordonna le ténor. Vous allez assister à votre opéra. Et dans des conditions tout à fait uniques. Allez, dépêchez-vous! »

L’autre, surpris, sans un mot, se leva et suivi le ténor dans les dédales du Palais. Ils se trouvaient au sous-sol et il put constater que plusieurs salles de répétitions et de master-class portaient le nom du ténor le plus célèbre d’Espagne considéré comme un trésor national.

Le second acte débutait quand ils débouchèrent sur l’arrière-scène. Placido et son invité qui le suivait sur la pointe des pieds, émerveillé et incrédule, se placèrent de biais avec la scène. Alfredo et Violeta entamaient leur duo. Placido tira une chaise et lui fit signe de s’assoir. Il glissa quelques mots à l’oreille d’un homme qui, pour l’entendre, ôta une paire d’écouteurs et acquiesça de la tête à quelques reprises.

Placido revint vers lui et lui murmura : « Vous pouvez rester ici jusqu’à la fin de l’opéra. Pas de bruit, s’il-vous-plaît, nous sommes sur scène ». Là-dessus, il lui tourna le dos et, vouté sur sa canne, il s’éloigna. Il semblait avoir vieilli de vingt ans, tout à coup.

Il n’osa pas bouger durant tout le second acte, immobile sur sa chaise, bouche bée. Il se pinçait les mains, ne croyant pas sa chance d’être là sur scène, assis dans le meilleur siège parmi les mille quatre cents que comptait cette magnifique salle, proche des chanteurs, observant chaque détail de leur composition. Fasciné. Enchanté. Émerveillé. Il ne trouvait pas les mots pour exprimer sa joie.

Lors de l’entracte qui suivit le second acte, il se leva pour se dégourdir les jambes. C’est à ce moment qu’il réalisa que ses muscles étaient ankylosés de n’avoir pas frémi une seconde durant quarante-cinq minutes, crispé dans une immobilité parfaite. Chanteurs et techniciens passaient autour de lui et ne semblaient pas remarquer sa présence ni s’en inquiéter. Placido lui-même le frôla à un moment donné et il voulut lui parler, le remercier, lui dire son admiration. Mais l’autre passa en silence, le regard absent.

C’est ainsi qu’il assista à La Traviata. Assis droit sur une chaise, sans broncher, respirant à peine de peur de faire le moindre bruit, les oreilles bien ouvertes et le cœur palpitant. Une expérience unique, avait dit Placido. Et incroyable aussi ! Qui va le croire, de ses amis, quand il leur racontera ce spectacle éblouissant et cette proximité étrange avec le plus grand ténor d’Espagne ? Personne…Tous le traiteront de fabulateur ou pire encore.

Il vivait le drame qui se jouait devant lui, le cœur serré, la larme à l’œil. Il tressaillait aux sons de Giorgio Germont suppliant Violeta de partir et d’abandonner son fils Alfredo. Il rageait contre Alfredo quand celui-ci avait lancé une liasse de billets à la face de Violeta. Il pleurait à chaudes larmes quand Violeta entreprit le fameux air Amami, Alfredo. Et lorsque le rideau tomba enfin, il était exténué, chaviré mais heureux.

Il y eut trois rappels et les chanteurs passaient devant lui pour aller recueillir les applaudissements d’un public en délire. Au troisième rideau, la scène fut recouverte de fleurs et la cantatrice ukrainienne Marina Rebeka recevait une grande gerbe de camélias rouges. Une gerbe de camélias blancs fut remise à Placido Domingo. Celui-ci en ôta deux et les offrit à Sofia Coppola et au chef d’orchestre Ramon Tebar.

Le rideau final tomba enfin et toute la troupe s’égaya avec force accolades, baisers et félicitations. Il n’osait pas trop s’éloigner de sa place. Il attendait sans trop savoir que faire. Il apercevait de loin Placido qui dominait la foule de sa haute stature. Tout à coup, celui-ci l’aperçut, lui fit un clin d’œil et se dirigea vers lui. Il tenait toujours son bouquet de camélias blancs. D’un geste large, il lui présenta une fleur en ajoutant :

« Voilà, jeune homme, pour compléter vos souvenirs et en guise de remerciement pour m’avoir épargné d’une catastrophe. Vous avez été un parachute de secours formidable! lui lança-t-il tout souriant, en roulant les R. Je vous suis éternellement reconnaissant ».

Lorsqu’il sortit sur l’esplanade, la pluie avait cessé mais un vent froid s’était levé. L’assistance quittait tranquillement le Palais. Il régnait une grande sérénité dans cette foule encore sous l’emprise de la musique de Verdi.

Il décida de rentrer par les jardins du Turia. Tenant le camélia et les mains derrière le dos, il avançait lentement, dans un état de béatitude encore jamais éprouvé, une sorte d’état de demi-éveil, comme lorsque vous émergez d’un songe, sans repère, sans trop savoir si vous sommeillez encore ou si la réalité vous a rattrapée.

Arrivé chez lui, il fut déçu de constater qu’il avait perdu le camélia en chemin, seul vestige tangible d’une soirée de rêve.

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