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EN SON ÂME ET CONSCIENCE

Les corridors du Palais de justice de Montréal amplifiaient la rumeur de la foule de journalistes et de curieux se dépêchant à regagner la salle d’audience où se déroulait le procès de Monsieur Smucker. 

Dehors, sur les marches du palais, Maître Lazure, avertie par son téléphone de la reprise de l’audience, éteignit sa cigarette et tranquillement se dirigea elle aussi vers la salle, prête à livrer sa plaidoirie. 

 

***

« Votre Honneur, Mesdames et Messieurs les jurés, vous venez d’entendre l’avocate de la Couronne vous énumérer les arguments qui pointent vers la culpabilité de mon client, Monsieur Elroy Smucker ».

La voix de Maître Lazure imposa rapidement un silence presque tangible sous les hauts plafonds de la salle. Les jurés la fixaient attentivement. Assurée de son effet, elle poursuivit :

« J’aimerais, à mon tour, soumettre à votre analyse et réflexion quelques faits avérés.

Tout d’abord, des faits historiques. 

Quelques mots pour une mise en contexte. Vers la fin de 2022, l’Intelligence Artificielle conversationnelle (IA) et chatGPT étaient lancées à grand déploiement médiatique. Ces outils étaient capables de répondre à des questions, de tenir des conversations, de générer du code informatique et d'écrire, traduire ou synthétiser des textes. Mais, déjà à l’époque, l’ambition de certains de ses concepteurs était de transférer, un jour plus ou moins lointain, la conscience humaine vers une machine. Ils désiraient ainsi réaliser un vieux rêve de l’humanité : atteindre l’immortalité.

La construction d’un ordinateur quantique en 2033, a permis de franchir l’étape essentielle de cartographier le cerveau humain, les milliards de neurones et les millions de milliards de connexions neuronales qui le composent. Elle a ouvert la voie à l’exploration du transfert de l’esprit conscient de l’être humain vers une machine. 

Pour les besoins de notre cause, rappelons enfin que Elton Smucker, le père de l’accusé, a été l’un des associés d’Elon Musk durant une trentaine d’années. Ils partageaient tous deux l’ambition de transférer la conscience humaine vers une machine. D’ailleurs, Elon Musk n’avait-il pas fait part de ses idées à ce sujet à quelques reprises? À l’époque, il avait déclaré : « Nous pourrions télécharger les choses qui nous rendent si uniques. Si vous n’êtes plus dans ce corps, cela fera certainement une différence, mais en ce qui concerne la préservation de nos souvenirs, de notre personnalité, je pense que nous pourrions le faire. Ainsi, si vous deviez mourir, votre état pourrait être rendu sous la forme d’un autre corps ou d’un robot ». Musk était un visionnaire qui définissait la conscience comme un ensemble de ‘bits’, une masse de data numérique, que l’on peut capter à partir d’un algorithme complexe et que l’on peut ensuite, « manipuler et transférer dans une machine ou un autre cerveau, à partir d’une clé USB ».

Face à l’expression étonnée de certains des jurés, Maître Lazure ajouta : « Pour mémoire, la clé USB est l’ancêtre de notre QC32.03, qui nous permet d’enregistrer et transférer de grandes quantités de données ». 

Elle poursuivit sa plaidoirie : « En second lieu, examinons maintenant, si vous le voulez bien, les faits concernant le transfert de la conscience tel qu’il a été exécuté par monsieur et madame Smucker. Nous savons qu’il y a quelques années, vers 2038, Madame avait été atteinte d’une maladie incurable et dégénérative. Elle en souffrait tellement qu’elle avait demandé l’aide médicale à mourir qui lui fut accordée. Cependant, grâce aux derniers développements technologiques, largement financés par son mari, celui-ci lui propose de procéder au Transfert de la Conscience (TC), la sienne plus précisément, projet qu’elle accepte. Cela lui conférait le premier rang dans cette vaste entreprise, accédant ainsi au rêve des créateurs de l’IA et, par le fait même, à l’immortalité. 

Nous savons que ce transfert a eu lieu le 13 juin 2039, au moment même de l’administration des procédures de l’aide médicale à mourir conformément à la demande de Madame.

Voici la première question que je vous soumets : qu’a-t-on transféré à ce moment-là? Les experts en technologie, en sciences médicales et en neurosciences ont témoigné que toute l’information et les fonctions du cerveau ont bel et bien été transférées; tels que « la mémoire, la perception, l’attention, la pensée, l’intelligence, le langage, la conscience ». 

Dans les mois suivant l’intervention de TC, des signes alarmants de détérioration se sont manifestés. Les facultés cognitives qui avaient été transférées dans la machine diminuaient sans cesse et sans raison apparente. Surtout, il devenait de plus en plus évident que le jugement de la machine faiblissait et que ce que l’on pourrait qualifier de libre-arbitre, cette capacité de faire des choix éclairés, avait également subi une chute rapide et irréversible. 

Voici deux exemples pour illustrer cet état de fait. Les témoins qui ont connu madame Smucker avant et après le TC, nous ont affirmé sous serment avoir constaté que la femme-machine avec laquelle ils transigeaient ne possédait plus les facultés dont madame Smucker jouissait avant son décès. Ses contributions aux réunions du Conseil de la Fondation familiale étaient insignifiantes, voire ridicules. Elle butait sur des informations et répétait sans cesse les mêmes questions. Par ailleurs, lorsqu’elle gagnait au bridge, elle qui était une championne à ce jeu et qui aimait gagner, répondait fréquemment à ses partenaires quand elle remportait une victoire : « Satisfaite d’avoir gagné? Non. Je crois simplement que j’ai réalisé l’objectif que j’avais, sans plus ». Réponse typique d’une machine qui accomplit ce pourquoi elle a été conçue. Généralement, chez l’être humain une victoire s’accompagne de la satisfaction et du plaisir de s’être dépassé ou d’avoir surmonté un obstacle.

Or, il faut reconnaitre que ce que l’on pourrait qualifier de conscience n’existait plus. De toute évidence et de façon objective, on peut affirmer sans l’ombre d’un doute que le TC a donc été un échec. 

Ce constat entraine plusieurs questions. Cet échec était-il dû à des problèmes d’algorithmes défectueux? De l’incompréhension de ce qu’est effectivement la conscience, de ce dont elle est constituée et de son fonctionnement propre? Était-il dû aux lacunes d’un transfert incomplet? De façon plus générale, est-il possible de modéliser le fonctionnement du cerveau et transférer vers une machine ce que nous définissons comme intelligence, pensée abstraite, créativité, émotions? 

L’expérience ne démontre-t-elle pas que cette « conscience » qui a été transférée est bien plus qu’un amas matériel d’atomes ? Qu’elle est impossible à cerner, capter ou transférer ? Si elle peut vivre hors d’un corps, peut-elle vivre dans une machine?

Des neuroscientifiques réputés qui sont venus témoigner nous ont affirmé que la conscience est une « propriété émergente » et précisent que « le cerveau demeure en grande partie une boîte noire ».  Pour eux, la conscience demeure un phénomène qui dépasse et de loin, de simples pulsions électro-chimiques et physiques. Ajoutons à cela que depuis l’Antiquité, les philosophes s’interrogent sur la nature de l’âme et de la conscience ainsi que sur la relation du dualisme matière-esprit. Les réponses demeurent contradictoires et loin d’être définitives ». 

Les jurés et toute l’assistance étaient captivés par ces questions. Maître Lazure arpentait la salle d’audience de manière quasi-théâtrale, bien consciente de l’effet que produisaient ses arguments tant techniques que philosophiques.

Après quelques instants bien étudiés, Maître Lazure poursuivit : « Enfin, je soumets à votre réflexion une troisième catégorie de faits qui concernent le geste lui-même posé par monsieur Smucker, le 8 décembre 2039.

Après de longues nuits blanches et une succession de crises d’anxiété, de doute, de consultation auprès de ses enfants et de ses proches, auxquelles il faut ajouter un sérieux examen de sa vie amoureuse passée et des liens profonds qui l’unissaient à son épouse, ainsi que des questions d’ordre existentiel, éthique et philosophique, Monsieur en est arrivé à la lourde décision de débrancher la machine. Ce geste, il l’a accompli, en son âme et conscience, il y a onze mois et il le reconnait sans hésitation.

Samantha Smucker serait-elle donc morte deux fois? La première, lors de l’aide médicale à mourir qu’elle avait demandée et la seconde, lors du débranchement du réseau électrique? 

En débranchant la femme-machine, monsieur Smucker a privé une machine de son alimentation électrique. Est-ce que cela constitue un acte criminel? Les faits avérés démontrent que madame Smucker a reçu l’aide médicale à mourir, dans le respect total de la loi en vigueur. Suite à son décès physique, sa dépouille a été incinérée et ses cendres se trouvent aujourd’hui dans une urne posée sur le manteau de la cheminée de la résidence des Smucker, à Westmount. 

Débrancher une machine peut-il être considéré comme un geste criminel ? Non. Les lois sont claires à ce sujet. Ne jugez pas Elroy Smucker en fonction d’un Code criminel inexistant, même si vos émotions et vos perceptions pourraient vous inciter à le faire. 

Au mieux, il demeure un doute à ce sujet. Et c’est ce doute qui devrait guider votre jugement et votre verdict. Laissez ensuite au Législateur la tâche de redéfinir le cadre du Code criminel qui tiendrait compte des dernières avancées technologiques et médicales.

Le doute raisonnable est la seule issue à ce procès. Merci, Mesdames et Messieurs les jurés ». 

Maître Lazure s’interrompit soudain, laissant un long silence planer dans la salle d’audience. Elle scruta attentivement chacun des jurés et dans un mouvement brusque, se dirigea vers son siège. 

***

Références : 

« Serions-nous un jour capables de transférer une conscience humaine dans un ordinateur’ » - Laurie Henry (TrustMyScience, février 2023

« Pourrait-on transférer notre conscience dans un ordinateur? » Dans Intelligence artificielle et transhumanisme 

« Anima – Vie et mort de l’âme » - Michel Onfray (Albin Michel – 2023) 

 

 

 

Guy Djandji 

Février 2024 

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