LE JUPON DE MARIE-ANTOINETTE

Beata frotte méticuleusement le jupon de lin de la reine, passant le tissu entre ses poings fermés, dans un mouvement continu et lent. D’un œil vigilant, elle l’examine à contre-jour, s’assurant que nulle tâche ne résiste à son effort. L’eau est abondamment mousseuse, légèrement bleutée grâce à une poudre métallique venant d’Autriche et qui rend au linge, comme par miracle, sa blancheur d’antan. Elle est fière de maintenir le jupon de Marie-Antoinette dans un état impeccable.

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La reine Marie-Antoinette

Elle est arrivée à seize ans à Paris avec la jeune princesse. Tout un essaim de domestiques, perruquiers, pages, lingères et dames de compagnie accompagnait la fille de l’impératrice Marie-Thérèse, promise au Dauphin Louis, petit-fils de Louis XV. Beata a grandi avec Marie-Antoinette, jouant dans la basse-cour à colin-maillard ou pourchassant les papillons. Elle est la fille de la gouvernante de la princesse, élevée plus près de la nature que des règles protocolaires strictes du Palais. Après le mariage grandiose qui s’est tenu à Versailles, plusieurs de la suite de la reine sont retournés à Vienne et Beata est la seule que celle-ci a retenu auprès d’elle. Elle lui a confié la charge de lavandière royale, responsable de son linge intime. Si Marie-Antoinette garde Beata auprès de sa personne c’est qu’elle aime la voir à l’occasion, lui parler dans leur langue maternelle et rire avec elle de leurs jeux d’enfants.

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Jupon-panier style Marie-Antoinette

Lavandière royale n’est pas une mince tâche: il est important que chaque linge soit impeccable s’il doit toucher la peau délicate de l’auguste personne, d’où le soin particulier qu’elle apporte à son travail pourtant banal. Alors que la lavandière lave le linge à la main, la blanchisseuse, elle, s’assure de le sécher et de le repasser. Beata est sous les ordres de Mme de La Saye, première lavandière et quand celle-ci quittera le service royal, elle relèvera de Mme de Bonnefoy. Mais aucune des deux n’osera lui faire la moindre remontrance, sachant bien les liens étroits qui l’unissent à la reine. Car cela est bien connu, Beata lui voue une grande affection et un respect sans borne. Elle admire sa beauté et son insouciance, son humour fin et sa générosité. Elle est au courant des rumeurs qui circulent depuis quelques mois sur l’arrogance de Marie-Antoinette, sa froideur et même son mépris de ce petit peuple qui se presse aux grilles du palais. Mais elle rejette rapidement ces racontars: « Ils ne la connaissent pas, voilà tout! » a-t-elle l’habitude de répéter à propos de ces mauvaises langues.

En effet, ces rumeurs s’amplifient de jour en jour, il y a même eu des émeutes dans les rues de Paris. Le peuple a faim et il le crie de toutes ses forces. Mais Beata ne prête pas l’oreille à ce tumulte. Elle s’occupe de sa besogne et son seul souci est de bien frotter jupons et chemisettes, tout en fredonnant des airs de son Tyrol natal.

Les souvenirs et le travail empêchent bien souvent de voir la réalité.

Pourtant le destin de Beata, de la reine et même de la France tout entière, va basculer bientôt…

***

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Prise de La Bastille

Le peuple a faim et il est en colère. Il manifeste son mécontentement de façon spontanée et les nuits de Paris sont ébranlées par des cris et des saccages. Le 14 juillet 1789, il s’empare de La Bastille, symbole de la puissance royale. Louis XVI et sa famille se déplacent aux Tuileries en octobre. Beata poursuit assidument son travail de laver le linge royal. Par jour de soleil, elle l’étend pour le sécher dans une cour intérieure du palais, loin des regards indiscrets. La blanchisseuse a déserté la maison et dorénavant, c’est elle qui accomplit la lessive et le repassage. Elle est épuisée et elle ne se rend pas compte du danger qui guette la reine. C’est dans les vastes salles de lavage situées dans les labyrinthes des sous-sols qu’elle apprend à l’été de ’91 que le couple royal a été arrêté à Varennes en tentant de fuir le pays.

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Femmes marchant sur Versailles

Elle est outrée que Marie-Antoinette l’abandonne sans un mot. Mais sa surprise et sa déception sont de courte durée. En novembre, elle reçoit enfin une note manuscrite de Marie-Antoinette où elle lui avoue, en allemand, qu’elle est prisonnière, qu’elle lui rend sa liberté et lui conseille de retourner à Vienne. Attachée à la note; une boucle d’oreille en or. Beata, dans un instant de lucidité et de rage, ramasse une taie d’oreiller dans laquelle elle enfouit tout ce qu’elle peut trouver dans la salle de lavage : un drap de satin brodé, une chemisette de dentelle, des bas de soie, un bustier en taffetas. Et un jupon de lin aussi fin qu’une aile de papillon. Elle met le tout sur son épaule et s’enfuit par une porte de service. Il est de ces gestes instinctifs qui assurent la survie.

Ce n’est que bien des années plus tard qu’elle réalisera l’importance de ce coup de tête.

 

***

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Le peuple a faim

Dehors, c’est la pagaille. Une foule de femmes déchaînées hurlant « À Paris! À Paris! » me bouscule et me pousse dans tous les sens. Comme une vague, elle m’emporte vers les grilles du palais et je fais des efforts pour résister à la marée et m’éloigner de ces cris. Enfin, à grand-peine, je me dirige vers une taverne le long de la route menant à Paris. C’est en pénétrant dans cette salle basse, enfumée et faiblement éclairée que j’ai reçu ce coup sur la tête et sur le cœur qui allait changer ma vie. Parfois les coups que la vie vous assène sont réconfortants.

Il est assis avec un groupe d’hommes animés, s’esclaffant de rires gras à coups de poing sur la table. Il me jette un regard qui me glace et je chancelle. Je me cherche un banc pour ne pas tomber, je ne le quitte pas des yeux. Nous sommes comme pris dans un piège, sans issue. Il se lève tout à coup et vient s’assoir face à moi, sa choppe en main. Il se nomme Marcel Jacquard, il est venu à Versailles avec De La Rochejacquelein, qu’il m’indique de loin. Celui-là même qui, plus tard, mènera ses compagnons contre-révolutionnaires, en Vendée. Il me parle sans arrêt de son rôle de garde du palais et des hésitations de la troupe face aux émeutiers. Il me décrit aussi le désespoir de la population épuisée, de l’urgence de demander au roi de quoi manger. Il est pris entre deux feux, il hésite. Il sait la misère du peuple mais il est fidèle au roi. Je ne dis rien. Je suis prisonnière de ses yeux de braise et de ses tirades enflammées. Nous passons le reste de la journée à parler, lui, de la misère du peuple et du besoin de réformes et moi, de la reine et de notre ancienne amitié. Je lui dis aussi combien je suis déçue qu’elle m’ait abandonnée. Après un diner frugal, nous sommes montés à sa chambre terminer la conversation, entre deux draps. À mon réveil, il avait déjà quitté l’auberge. Sur l’oreiller, une note griffonnée, à peine lisible, et sous son nom, Châtillon-sur-Sèvre. Je ne l’ai revu que plusieurs mois plus tard, en 1793 par le plus grand des hasards.

Avant de quitter l’auberge, je sors de mon baluchon le jupon de la reine. Il est festonné de cordons tressés roses sur trois volants de dentelles. Je défais le tout et me sers des cordons pour lacer le jupon à un bâton de marche de cinq pieds que je trouve dans un coin de la pièce. Une force inconnue me pousse à sortir de l’auberge en brandissant cet étendard improvisé. Il est presque six heures du matin et déjà une multitude de femmes se presse aux grilles du palais hurlant encore « À Paris! À Paris! ». Je suis là à secouer mon drapeau fait du jupon gonflé par le vent.

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Bientôt, les femmes me poussent en avant et je me retrouve à mener cette foule. À la vue du jupon, les rires fusent, la bonne humeur s’empare de la foule, cette gouaille typiquement parisienne, si loin de notre réserve germanique. Tout à coup un carrosse apparait au fond de la Cour, les portes s’ouvrent et le roi et la reine passent devant nous. La reine aperçoit son jupon au bout du bâton, me reconnait et me fait un petit sourire. À travers les rires sarcastiques de la foule, quelques femmes crient : « Voici le boulanger, la boulangère et leur petit mitron! ». Les grilles se referment et la foule court après le carrosse. C’est à ce moment que je vois Marcel en uniforme, fusil en main, au garde-à-vous. Il me lance : « Rejoins-moi à la taverne! ». Je reste là, épuisée, seule, le jupon étalé à mes pieds. Je tombe et je pleure sans savoir pourquoi. Je ne l’ai revu que des années plus tard.

Durant quatre ans, je traine mes savates et mon baluchon dans les quartiers mal famés de Paris. J’ai troqué la boucle d’oreille de la reine contre quelques pièces qui me permettent de survivre plusieurs mois. Je travaille dans des maisons de bourgeois et des tavernes proches du Pont-Neuf. Je survis. J’entends les plaintes des gueux, des miséreux, des marchandes de poissons, et de la lie de la capitale. Tous se plaignent, se serrent la ceinture mais espèrent que le roi va les entendre. Mon ancienne amie, la reine, elle, est traitée de tous les noms, personne n’aime cette étrangère. Moi, je me tais mais garde mes oreilles bien ouvertes. Et puis, un beau matin, lasse de cette vie sans issue, je quitte Paris. En janvier, le roi a été exécuté et je sens que la reine subira le même sort bientôt.

***

Elle a pris nom Béatrice, pour effacer Beata et ses origines autrichiennes communes avec la reine tant haïe. Elle se fait passer pour Alsacienne. Elle se souvient de ces heures qui ont suivi son départ précipité de Versailles et de la nuit passée avec Marcel. Elle conserve au fond de son baluchon la note portant le nom de son village. C’est là qu’elle va par des chemins détournés. Depuis trois ans la situation est incertaine, le peuple a toujours faim et le désordre règne à Paris. Le roi s’était déclaré « ami de ses peuples », avait fait des concessions, mais trop peu et trop tard, cela n’avait pas empêché qu’on le décapite.

Elle arrive enfin à Châtillon-sur-Sèvre et retrouve Marcel attablé à la taverne du village. Ils reprennent leur relation comme s’ils s’étaient quittés la veille, hors des bouleversements, de la famine et du désordre. L’amour a cet avantage de compresser le temps et même de l’arrêter. Lorsque la Convention décrète la levée en masse de 300 000 hommes, Marcel se joint à ses compagnons, mené par De La Rochejacquelein et prend les armes contre les révolutionnaires. La révolte paysanne s’étend du Poitou à Anjou, jusqu’en Bretagne, comme une trainée de poudre. Une guerre sanglante qui va durer trois ans et emporter plus de 20 000 personnes. Le chef des Vendéens est un jeune homme d’une vingtaine d’années, téméraire et charismatique à la tête d’une « armée catholique et royale ». Il remporte quelques victoires avec Marcel qui agit comme son lieutenant. La veille de la bataille de Saumur, Béatrice qui accompagne son amant, lance au chef des troupes : « Si tu avances, nous te suivrons, si tu recules, nous te tuerons, si tu meurs nous te vengerons! ». De la Rochejacquelein adopte cette formule qui deviendra son cri de ralliement.

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De La Rochejacquelein, chef des contre-révolutionnaires

Durant la bataille, Béatrice accroche le jupon de la reine à un long bâton et avance au milieu des troupes. L’effet est immédiat. Cette relique donne une énergie nouvelle aux hommes qui avancent d’un pas ferme. Est-ce l’effet du sous-vêtement royal, de l’audace du général, du courage des paysans qui n’ont pas grand-chose à perdre, toujours est-il que la victoire de Saumur est décisive. Mais elle sera de courte durée. Malheureusement, De La Rochejacquelein meurt dans une embuscade un an plus tard, en 1794.

Béatrice et Marcel se marient et les années qui suivent sont passées à cultiver un maigre lopin et à survivre dans des conditions difficiles. Lorsque Napoléon lance son appel, Marcel se joint à ce qui deviendra la Grande Armée. Comme tant d’autres femmes, épouses ou catins, Béatrice suit son homme. En décembre 1802, les voilà en pays étranger loin de leur chaumière, face à des armées considérables. La rumeur circule que l’empereur d’Autriche et le tsar de Russie se sont alliés pour mener leurs troupes.

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Napoléon à Austerlitz

La veille de la bataille, comme à son habitude, Napoléon marche parmi ses hommes, les encourageant d’un mot, leur tapant sur l’épaule, leur pinçant l’oreille. Il lance à toute volée : « Qui serait capable de coudre ces deux boutons à ma redingote? » Marcel qui se trouve non loin, se précipite et répond : « Mon général, ma femme est ici avec moi et pourra certainement s’occuper de ces boutons ». Sans hésiter, Napoléon ôte sa redingote et la donne à Marcel. « Dis-lui de venir me la porter quand elle aura terminé son travail ».

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Béatrice se présente à la tente de l’empereur vingt minutes plus tard, les boutons dorés cousus et la redingote bien posée sur son bras. Napoléon récupère son habit, surpris de la blondeur de Béatrice et de son air avenant. « Approchez-vous que je vous vois. Mais d’où tenez-vous ces beaux cheveux blonds ? ». Ainsi débute une conversation qui va durer une trentaine de minutes. À la suite de quoi, d’un geste familier qui n’attend aucune objection, il bouscule la jeune femme contre son lit de camp, lui ôte délicatement ses vêtements tout en poursuivant son babillage. Il la prend en levrette, rapidement, avec une économie de gestes surprenante. Elle se laisse faire entre les mains expertes de l’empereur, tout à la fois surprise, honorée et reconnaissante de cette marque impériale.

Le lendemain, en signe de remerciement, Béatrice sort le jupon de Marie-Antoinette de son balluchon, le fixe au bout d’une longue branche, et du haut de la colline qui surplombe le champ d’Austerlitz, secoue son drapeau à tout vent. Napoléon, sur la colline opposée, inspecte la disposition de ses troupes avec sa longue-vue. Il sourit de satisfaction car il a pris l’avantage sur le terrain et malgré le nombre bien inférieur de ses armées, il sait qu’il va remporter la victoire. Quand il aperçoit le jupon blanc porté haut par la femme qui a cousu ses boutons la veille, il est maintenant persuadé qu’il va gagner. Austerlitz sera une des belles victoires de l’empereur et, au fond de lui, il soupçonnera toujours que ce drapeau improvisé y a joué un rôle crucial. En signe de reconnaissance, il fait porter à Béatrice une bourse de cuir contenant une centaine de pièces d’or avec une note : « Votre contribution à la victoire est incontestable. Merci, N. ».

Béatrice et Marcel rentrent au pays sains et saufs. Elle a montré les pièces d’or à son mari et lui raconte son entrevue avec l’empereur en omettant son impétuosité et soulignant sa générosité. Neuf mois plus tard, naitra Bérengère dont le teint brunâtre contraste avec la blondeur de la mère. Marcel n’est pas dupe mais ferme les yeux face à cette fortune qui lui tombe du ciel. C’est avec ce pécule qu’ils pourront acheter une grande ferme et quelques arpents de terre non loin du village. Ils vont s’y installer avec Bérengère qui sera suivie de trois autres enfants. Ils y passeront des jours heureux, évoquant souvent par les soirs d’hiver, la victoire d’Austerlitz. Fin 1814, Marcel rejoint l’Armée du Nord. Il meurt l’année suivante à Waterloo d’une balle perdue lors d’un affrontement avec le contingent prussien.

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La défaite de Waterloo

C’est à ce moment que Béatrice confie à Bérengère le secret de ses origines, et de sa propre amitié passée avec Marie-Antoinette. Elle lui parle de l’usage qu’elle a fait du jupon de la reine comme étendard. Elle lui fait promettre de toujours préserver cette relique royale, de la transmettre à ses descendantes et de ne l’utiliser comme drapeau que dans des occasions spéciales. Béatrice meurt de phtisie en 1827.

 

***

Tiré du journal de Bérengère conservé par ses descendantes :

« Le temps approche et il est important que je consigne ici quelques faits pour que vous puissiez, mes chers enfants, comprendre nos origines et assumer notre destin.  Lorsque mon père est mort à Waterloo, ma mère m’a révélé que mon père naturel était en fait l’empereur qu’elle avait connu dans des circonstances pour le moins spéciales. Mais je considère Marcel comme mon père puisque c’est lui qui m’a élevée et m’a aimée profondément. Grâce à son labeur et à la détermination de ma mère, ils avaient constitué ensemble une belle fortune. Notre ferme était l’une des plus prospères de la région. Dès que ma mère s’est retrouvée veuve, elle a été courtisée par une foule de prétendants qui en voulaient à son argent. Heureusement qu’elle n’était pas naïve. Elle a choisi comme époux le maire de Saumur, un bourgeois bien assis sur une fortune importante. J’ai toujours été élevée dans l’aisance, choyée par mon beau-père et pétrie dans les valeurs de travail et de partage. Après tout, ma mère était lavandière et elle ne l’a jamais oublié. Elle ne tolérait pas les injustices et les inégalités. Mais j’avais aussi le sang bouillant de Napoléon et même si je ne l’ai jamais connu en personne, mes réactions dans certaines occasions trahissaient sa promptitude dans l’action et la vivacité de son intelligence.

Je vous écris tout cela pour que vous compreniez certains gestes que j’ai posés dans ma vie, non pas pour me justifier de quelque façon mais pour indiquer un certain chemin à suivre et l’importance de toujours se fier à son instinct et à ses valeurs fondamentales. Il ne faut jamais trahir ses origines et ses valeurs.

Vous avez souvent entendu parler de mon implication lors des trois jours de juillet 1830. J’avais vingt-huit ans, ma mère était morte depuis deux ans. Inconsolable, mon beau-père consacrait son temps à faire prospérer nos biens et à m’initier à la conduite des affaires. Mais le climat politique s’envenimait et le roi Charles X régnait d’une main de fer et de façon arbitraire, entouré de ministres corrompus, dont le Prince de Polignac.

Je suis à Paris au printemps 1830 pour régler certaines affaires avec nos banquiers. C’est à ce moment-là que le roi émet des ordonnances pour museler la presse et faire taire les députés libéraux, les députés que mon père et moi appuyons sans conditions. Le temps du pouvoir absolu était révolu, nous ne pouvions plus tolérer l’arrogance et le dédain des aristocrates. Ils démontraient bien « qu’ils n’avaient rien oublié et n’avaient rien appris » pour reprendre ce mot de Talleyrand.

Les Parisiens se soulèvent spontanément et en trois jours, à la fin juillet, la ville est transformée en champs de bataille. On dresse des barricades, on pille, on incendie. La révolution est dans la rue, le peuple affronte les forces armées. Les députés libéraux mènent la bataille. Mais comprenez-moi bien : nous sommes tous monarchistes, personne ne veut d’une constitution républicaine. Les fantômes de la Terreur et de Robespierre étaient encore trop présents. Nous cherchions plus de démocratie, plus de justice. Faire régner les principes de liberté, d’égalité et de fraternité mais sous la gouverne d’un roi juste et bon. Voilà tout.

J’ai donc participé à l’insurrection, portant à bout de bras le jupon que j’avais hérité de ma mère. Je suivais ainsi ses instructions et j’en étais fière. J’ai marché dans les rues enflammées, j’ai même mené des groupes dans des affrontements sanglants. J’entends encore le bruit des balles qui sifflent à mes oreilles. J’ai suivi mon instinct, l’appel du sang qui coule dans mes veines, celui de justice et de droit que ma mère m’a si bien inculqué.

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Sur les barricades lors des Trois-Glorieuses

Le 16 juillet, le second jour d’émeutes, je suis descendue dans la rue portant mon drapeau blanc festonné de bleu, aux couleurs royales. J’ai rallié ainsi quelques dizaines de manifestants à travers la fumée et le vacarme. Bien gonflé du vent révolutionnaire, ce jupon a joué un rôle déterminant dans notre victoire. Il était la preuve que le peuple de Paris est attaché à la royauté mais conteste le pouvoir du roi. Charles X doit abdiquer. Les députés libéraux votent alors pour une monarchie constitutionnelle et le dernier des Bourbons quitte le trône. Il est remplacé par le duc d’Orléans, proclamé « roi des Français » et non roi de France. Une subtilité française qui correspond bien à la finesse de notre esprit.

Ces émeutes, comme vous le savez, ont été immortalisées par Delacroix dans son célèbre tableau « La liberté guidant le peuple ». Quand j’ai vu ce tableau au Salon de Paris l’année suivante, Brigitte venait tout juste de naître. Je vais vous confier une petite anecdote à ce sujet. Je connaissais bien Eugène puisque j’avais acheté deux petits tableaux de lui et il avait fait mon portrait, celui-là même qui est accroché dans notre grand salon de l’appartement du Marais. Quand j’ai rencontré Eugène lors du salon, il m’a prise de côté pour me chuchoter que la femme qui mène le petit groupe d’émeutiers aux barricades tenait, dans une esquisse précédente, deux drapeaux, le tricolore et le blanc. Il voulait ainsi souligner sa conception personnelle des aspirations de liberté et d’égalité réunies sous une monarchie constitutionnelle. Et il me dit au creux de l’oreille : « J’ai vu de mes yeux une femme qui vous ressemble étrangement porter un étendard assez original qui, de loin, avait l’air d’un jupon. Il y avait trop de fumée et elle était trop loin. Cette scène m’a frappé au point que j’ai voulu l’immortaliser ici. Malheureusement, mettre les deux drapeaux ensemble pouvait porter à confusion. C’était une distraction que j’ai dû éliminer… ».

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Delacroix : La liberté guidant le peuple – L’esquisse du jupon a été ôtée

Je vous en prie, mes chers enfants, n’égarez jamais ce jupon. Il est précieux non seulement comme souvenir tangible de nos origines mais surtout parce qu’il est un symbole important. Portez-le toujours en avant et qu’il soit votre guide lorsque la nuit tombe sur votre monde ».

Bérengère s’est éteinte dans les bras de sa fille Brigitte, en 1868, deux ans après avoir rédigé ces lignes. Elle avait soixante-deux ans.

Les rumeurs d’un affrontement avec la Prusse s’amplifient, telles une vague déferlante sous un ciel d’orage. Napoléon III avance sur Sedan à la tête d’une armée de 120 000 hommes et 560 canons. Le Kaiser Guillaume 1er a la supériorité avec 200 000 hommes et près de 800 canons. Il remporte une victoire écrasante. Brigitte quitte à la hâte Paris et ses appartements du Marais pour se réfugier dans sa propriété de Châtillon-sur-Sèvre. Depuis son acquisition par Béatrice, celle-ci n’a cessé de s’étendre à l’est et au nord, jusqu’à Saumur. C’est là qu’elle se trouve quand Paris est assiégé quelques semaines plus tard, que l’Assemblée proclame la déchéance de l’empereur et qu’une discorde farouche oppose les républicains bourgeois et les révolutionnaires anarchistes.

Début 1871, Brigitte décide de retourner à Paris, Place des Vosges. Adolphe, son mari, la supplie de rester loin des émeutes qui prennent des allures de guerre civile. Sans doute est-ce le sang bouillant de son grand-père qui la pousse à l’action et à suivre de près les mouvements des ouvriers aux barricades. En mars, la ville est à feu et à sang. L’Assemblée décrète de désarmer la population et de confisquer plus de 200 canons, craignant que ces armes ne se retournent contre elle. La raison invoquée est l’application de la convention prise avec les Prussiens vainqueurs, toujours aux portes de Paris. Les escarmouches sont sanglantes; la ville est sur le point d’exploser. Des élections impromptues sont vite organisées : le Conseil élu en sort divisé. Les partisans majoritaires d’une politique centralisatrice et autoritaire s’opposent aux radicaux minoritaires et socialistes.

Brigitte veut se lancer dans cette lutte, son instinct la pousse à se ranger du côté des « modérés » qui favorisent les mesures sociales. Elle refuse le désordre et l’anarchie. Elle connait trop bien les débordements d’une foule réchauffée par des discours utopiques et creux. Elle se souvient des histoires que sa mère et sa grand-mère lui ont racontées alors qu’elle était gamine. D’ailleurs, elle conserve jalousement cette relique, ce jupon de la reine, dans sa malle de voyage, témoignage bien réel des folies du peuple.

Pourtant, elle réalise aussi la nécessité du changement, de faire évoluer les conditions de vie du peuple. En mars de cette année, cette force intérieure qui l’anime la pousse à sortir le jupon de sa malle et descendre manifester dans les rues entravées par les barricades.

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Les Communards – Paris 1870

Rapidement, il y a foule autour d’elle. Cet étendard blanc original frappe l’imagination du peuple, chacun y trouve une explication, une justification, voire la raison d’être de leur prise d’armes. Elle avance portant haut ce jupon blanc qui détonne dans la fumée grisâtre qui s’est abattue sur la ville depuis des semaines. La foule s’écarte devant elle pour se reformer aussi dense et mouvante après son passage. Mais après trois jours à sillonner les buttes de Montmartre et de Courbevoie jusqu’au village de Moulineaux, coude-à-coude avec les ouvriers et les artisans insurgés, Brigitte perçoit, sans doute la première, que le vent a tourné et que la riposte de l’Assemblée, réfugiée à Versailles, sera sanglante. Elle rentre chez elle, plie bagages et commande son fiacre pour la ramener à Châtillon.

Elle gardera un souvenir amer de son séjour à Paris. Le jupon de la reine, lui, conserve deux trous causés par des balles perdues ainsi que de larges taches de sang et de suie mêlées. Parfois, il faut bien plus qu’un jupon pour changer le cours de l’Histoire.

***

Bérénice rencontre lord Ashton en 1877, à dix-sept ans, lors d’un souper chez Auguste D’Armains. Elle avait été conviée à cet événement mondain par le banquier de son père en l’honneur de l’aristocrate britannique qui entreprenait son Grand Tour. Ils sont assis côte-à-côte lors du diner et ils échangent des regards furtifs mais non moins éloquents. De retour à Paris huit mois plus tard, lord Ashton demande la main de Bérénice. Le mariage a lieu en grandes pompes à Notre-Dame, l’époux s’étant converti. Par la suite, le couple s’installe à Ashton Hall, dans le Surrey, à une cinquantaine de kilomètres de Londres. Il dispose également d’une imposante demeure dans la capitale. C’est là que Bérénice, devenue Bernice, passe le plus clair de son temps, dévouant ses énergies à des œuvres caritatives qui lui valent bientôt le surnom de « French angel ».

Vers 1898, elle fait la connaissance de Millicent Fawcett qui avait fondé la National Union of Women’s Suffrage Societies qui milite pour obtenir le droit de vote pour les femmes. Venant d’un milieu aisé et elle-même riche d’une éducation ouverte et progressiste, cette cause l’interpelle. Elle ne peut que constater son statut privilégié face à la majorité des femmes qui vivent sous la dictature masculine. Cette situation, injuste à ses yeux, prévaut tant en Angleterre qu’en France. Dorénavant, elle consacrera ses énergies à défendre et promouvoir le statut de la femme.

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Les suffragettes de Londres

En 1908, à l’âge de 49 ans et fière de son titre de Lady, elle se joindra à Muriel Matters et Helen Fox et s’enchaînera avec elles aux grilles du Parlement de Londres. Il faudra démonter la grille pour les en détacher. Cet événement attirera l’attention des parlementaires et, surtout, des journaux. L’opinion publique est alertée et un courant de sympathie se répand rapidement en faveur des femmes.

Les marches de femmes sont alors de plus en plus fréquentes et aboutissent généralement devant le Parlement. Elles rallient un nombre grandissant de partisanes qui portent pancartes et chantent à tue-tête des slogans revendicateurs.

Bernice a pris l’habitude de se joindre à ces parades. Pour ces occasions médiatisées, elle porte comme étendard de ralliement, le jupon qu’elle a hérité de sa mère et dont elle prend grand soin. Les journaux ont tôt fait de diffuser cette nouvelle, accompagnée d’une photo sur laquelle on distingue nettement une femme vêtue de blanc, avec un grand chapeau fort élégant, et portant à bout de bras ce jupon, certes troué, mais bien original. Les titres qui coiffent ces articles sont parfois moqueurs, sarcastiques, hostiles ou, au contraire, sympathiques à la cause féminine, tels que : « Cachez ce jupon que je ne saurais voir! », « Les dessous de la cause des femmes », « Que cache le jupon de la Lady? » ou « Le jupon de la victoire », ou encore « À quand le jupon pour les hommes? ».

Les attroupements périodiques des suffragettes, le quolibet que les journaux ont donné à ces femmes revendicatrices, attirent l’attention d’un jeune parlementaire qui demande à voir cette Française qui vient troubler l’ordre publique de façon si pacifique et si originale. Quand Bernice se présente devant Winston Churchill, elle ne se gêne pas pour lui exposer clairement ses positions. Elle engage la conversation sur un pied d’égalité et, bien qu’elle soit impressionnée par son charisme et son regard perçant, elle ne se laisse pas démonter. Elle lui propose de débattre de la question en public, devant l’auditoire de son choix.

Winston la toise froidement sans se départir de son sourire un tantinet moqueur. Il lui répond, mi-figue mi-raisin : « Vous semblez optimiste de pouvoir me convaincre de vos arguments lors d’un débat. Voilà qui est typique et charmant de vous, les femmes! À votre âge, vous devriez plutôt vous occuper de votre famille, Lady! ». Et il ajoute sur un ton nettement plus sec : « Le Parlement est l’endroit pour débattre de telles questions. Si vous pensez que les ministres n’ont rien d’autre à faire qu’à débattre avec des citoyens qui ont des idées, on n’en finirait pas! ». Il lui tourne le dos et la quitte sans ajouter un mot!

Le lendemain, dans une entrevue rapportée par The Times, Churchill affirme : « Si nous donnons le droit de vote aux femmes, cela entrainerait la perte de nos structures sociales et l’émergence de toutes sortes de causes libérales sous le soleil. Les femmes sont représentées par leur père, leur frère et leur mari ». Il aurait ajouté : « Et ce n’est pas en arborant leur jupon au bout d’un bâton qu’elles nous feront changer d’avis ».

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Manifestation des Suffragettes à Londres

En 1918, le Parlement a voté une loi accordant le droit de vote aux femmes, à certaines conditions sans doute. Mais le chemin venait d’être ouvert pour une reconnaissance totale. Bernice a poursuivi sa lutte jusqu’à sa mort en 1928. Avant de fermer les yeux elle aurait murmuré à l’oreille de sa fille Blanche : « Et si ce jupon… ».

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Entrevue radiophonique retransmise sur Radio-Luxembourg suite au décès de Blanche Ashton-de Villeneuve (Septembre 1957) :

« Lorsque j’ai terminé mes études de médecine à la University College London School of medecine, ma mère Bernice Ashton m’a suggéré de poursuivre mes études à Paris. Elle a écrit à ses frères en France, qui ont facilité mon admission auprès de l’Hôpital Claude-Bernard qui venait d’être inauguré l’année précédente, en 1905. C’est là que je me suis spécialisée dans les maladies tropicales mais c’est là aussi que j’ai connu l’amour. J’ai rencontré mon cousin Jean-Philippe et trois ans plus tard, nous nous sommes mariés. Il avait hérité de l’appartement de nos aïeux Place des Vosges ainsi que des fermes autours de Châtillon-sur Sèvre. Je me suis installée à Paris et ne retournais à Londres qu’à de rares occasions. Les incertitudes et les angoisses de la guerre nous ont bien sûr profondément marqués. Mais elles furent vite oubliées. La vie à Paris est une fête! On a qualifié les années qui ont suivi de folles, et avec raison. Quelle insouciance, quelle légèreté! Une atmosphère de fin de monde, un désir d’effacer la guerre et les privations.

Mais dès la fin des années ’30, Jean-Philippe insiste pour que nous quittions Paris, les nuages d’une autre guerre s’accumulent à l’horizon. Nous devons à sa clairvoyance d’avoir insisté pour nous installer en Angleterre, à Ashton Hall, l’immense propriété de ma grand-mère dans le Surrey. Paris me manque et je suis les nouvelles religieusement, toujours à l’affût des mouvements de troupes et des vicissitudes des Français. Quand Paris tombe aux mains des Allemands en juin 1940, je sombre dans une noire détresse. J’ouvre ma maison aux soldats blessés au front et Ashton Hall se transforme en hôpital. Je dépense sans compter pour maintenir la flamme et soutenir la cause de la France Libre.

À son invitation, je prends contact avec le Général de Gaulle. Au cours des mois suivants, je le rencontre à quelques reprises, soucieuse de l’aider. Grâce aux relations de mon père, je lui ouvre des portes auprès de membres de la Chambre des Lords et à tout un groupe de sympathisants. J’organise des levées de fonds, je lui trouve des ressources dont il a besoin. C’est un homme déterminé, visionnaire et charismatique. Il dégage cette assurance et cette grandeur naturelle propres aux hommes conscients de leur rôle dans l’Histoire.

Début août 1944, à mon télégramme lui demandant de nouvelles de la progression des troupes suite débarquement de juin, De Gaulle me répond qu’il tente de convaincre les Américains de le laisser rentrer dans Paris et de libérer la capitale. « Ce n’est pas une mince tâche. Nos alliés veulent se précipiter sur Berlin. Paris ne représente rien pour eux. Mais je demeure convaincu que nous reprendrons notre capitale avant la fin du mois. Paris a été outragé! Paris a été brisé! Mais Paris sera libéré! C. De Gaulle ». Je n’hésite pas. Dès le lendemain je prends la route de Paris.

La ville est un champ de bataille. Une insurrection populaire appuyée et organisée par la Résistance se poursuit dans les rues contre la garnison allemande du général Von Choltitz. Celle-ci est mal équipée, morcelée, et se retrouve en position défensive. L’ordre de miner les ponts et les monuments ne sera suivi que mollement. Des grèves spontanées des policiers, pompiers et postiers viennent compliquer la situation, les grévistes occupent des bureaux administratifs et prennent d’assaut l’Hôtel-de-Ville.

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La libération de Paris - 1944

Mon baluchon sur le dos, je me faufile dans les décombres, à travers les embuscades et les obstacles, sous les tirs incessants des Allemands. Après maintes péripéties, je retrouve l’appartement Place des Vosges. Il est intact et mon cousin Jean-Michel m’accueille avec effusion. Le temps presse. Je suis à Paris pour une seule raison : je veux vivre ce moment historique quand la ville sera officiellement aux mains des Français. La rumeur circule depuis deux jours que le général Leclerc et sa division marchent sur la ville, désobéissant ainsi aux ordres de ses supérieurs américains. Mais le vent tourne et le cessez-le-feu est signé par Von Choltitz et Leclerc. Le 25 août les Allemands signent la capitulation à la Gare Montparnasse. De Gaulle rejoint Leclerc et proclame que Vichy « fut toujours et demeure nul et non avenu ».

Enfin, le 26 août, Leclerc et De Gaulle descendent les Champs-Élysées, suivis de leur entourage et de Parisiens en liesse. Ils se dirigent vers Notre-Dame pour y assister à un Te Deum triomphal.

C’est ce moment solennel, lors cette marche grandiose et Ô! combien exaltante, que j’ai choisi d’accompagner ce cortège glorieux en levant bien haut mon drapeau familial, celui-là même qui a été à l’avant de tant d’événements marquants de l’histoire de notre pays. Si vous scrutez bien les photos d’archives de l’époque, vous remarquerez tout au fond un petit linge blanc qui flotte dans Paris libéré…

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Paris 25 août 1944

Le lendemain je suis convoquée à Matignon par le général en personne. Il m’accueille chaleureusement au milieu d’un fouillis indescriptible. Il m’informe qu’il va me remettre la Légion d’honneur pour mes services rendus à Londres. Tout se passe très vite et alors qu’il se coupe en deux par m’épingler la médaille (je mesure 1.47!), il me souffle à l’oreille : « J’ai bien vu ce jupon que vous portiez en drapeau. Je vous avoue que j’ai trouvé cela très original, bien que son sens m’échappe. Pourtant, une idée m’est passée par l’esprit : et si nous faisions du jupon un ordre du mérite pour tous nos Résistants? Après tout, l’Angleterre a bien son ordre de la Jarretière! ». Là-dessus, il me serre la main, me donne l’accolade protocolaire et s’en va rejoindre ses hommes.

Ces souvenirs qui se bousculent dans ma pauvre tête me rappellent des événements terribles et fabuleux. Ont-ils eu lieu, vraiment? Se peut-il que Paris ait été réellement occupé par nos voisins et amis allemands? Est-ce vraiment moi qui agite ce jupon dans cette marée humaine? Je ne sais plus, à mon âge j’ai vu tellement de choses. Mais je garde précieusement ma Légion d’honneur! »

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16-bis, Place des Vosges, 3ième étage. Je sonne. Quand la femme ouvre la porte, je la reconnais aussitôt; c’est bien la Barbara de ma jeunesse, perdue de vue depuis soixante ans. Oui, bien sûr elle a changé, ses cheveux sont teints d’un gris sombre, tissés de fils d’argent qui rehaussent son teint basané. Mais ses yeux pers sont toujours aussi vifs et rieurs, son regard toujours aussi perçant et chaleureux. Elle me prend dans ses bras avec affection et m’invite à entrer. « Vien t’assoir et raconte. Nous avons tellement à nous dire…Depuis le temps! ». Nous pénétrons dans un vaste salon lumineux, au plafond haut, donnant sur la place. Les meubles sont d’époque, le décor est d’une élégance sobre et confortable à la fois. Elle nous sert un whisky et prend place dans une bergère face à moi : « J’ai hâte, parle-moi de toi. Qu’es-tu donc devenu après toutes ces années? »

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Place des Vosges - Paris

Je ne sais pas trop comment débuter. « Je mettais de l’ordre dans de vieux albums de photos l’an dernier, et je suis tombé sur une vielle photo de nous. Tu t’en souviens peut-être; celle où nous étions assis à la même table, lors d’une conférence de presse, je ne me rappelle plus à la suite de quel incident. Ce devait être dans les premiers mois de ’68, avant la grève de mai chez Renault. Sur la photo on aperçoit Cohn-Bendit et j’ai cru reconnaitre d’autres leaders dont le nom m’échappe. En revoyant cette photo après tant d’années, j’ai eu une folle envie de te revoir. C’est là que j’ai repris contact avec toi. Mais ce qui m’a frappé sur ce vieux cliché, c’est que derrière toi, contre le mur on aperçoit nettement ce fameux drapeau que tu portais partout, cet étendard blanc qui a servi à rallier les contestataires. Tu t’en souviens? »

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Paris – Mai 1968

« Si je m’en souviens? Bien sûr! Tiens, le voici, derrière toi ».

Je me retourne et, en effet, le jupon est bien là, accroché entre les deux larges fenêtres dans un grand cadre de bois sombre. Il mesure plus d’un mètre de haut et il s’en dégage une présence étonnante qui occupe tout le salon. Le jupon est disposé légèrement de biais, sous verre, deux trous cernés de noir sont bien évidents. Il est maculé de traces de sang et de larges trainées brunes qui lui donnent l’allure d’une peinture abstraite. Je l’admire durant de longues minutes, absorbé par ces plis et ces taches. Je ne peux manquer de lui demander : « Mais dis-moi; pour qu’il soit ainsi mis sous verre au milieu de ton salon, ce jupon, car c’est bien un jupon n’est-ce pas? qu’est-ce qu’il représente exactement? Quelle est son histoire? »

Barbara me regarde longuement avant de me répondre avec un sourire timide : « Oh! C’est une longue histoire. Disons que je l’ai hérité de ma mère et que c’est un héritage qui remonte loin dans l’histoire de notre famille. Il a été transmis depuis longtemps aux filles ainées et je vais le léguer à Bianca. La légende familiale rapporte que ce jupon appartenait à Marie-Antoinette. Mon aïeule Béatrice était sa lavandière et l’aurait pris à la veille de la Révolution. Une longue histoire que je te raconterai plus tard ».

Je lui dis : « La première fois que je l’ai vu, tu en avais fait un drapeau et durant les événements de ’68, tu le déployais à toutes nos manifestations. Nous te suivions tous, unis derrière cet étendard. C’était devenu ta marque de commerce. Barbara la meneuse! Tu étais tellement impliquée dans le mouvement à l’époque. Pas tout à fait auboutiste comme certains leaders, ni marxiste-léniniste, ni maoïste. Si je me souviens bien, tu te situais un peu en marge des radicaux de ’68. D’ailleurs, ton altercation avec Gravine me reste en mémoire, lorsque tu l’as confronté sur ses thèses communistes devant ses apôtres! Je te vois encore debout au micro, tenant ton fameux drapeau de jupon et le harcelant de tes diatribes. Tu n’avais pas froid aux yeux! »

« Oui, je m’en souviens…Ce jupon me donnait des forces, j’avais l’impression qu’il me protégeait, que mes aïeules me protégeaient. Drôle à dire aujourd’hui avec le recul, mais ce jupon est bien plus qu’un simple linge. Il a une force qui a traversé le temps. Laisse-moi te présenter celle qui a été la première à avoir eu ce jupon dans les mains, qui en prit soin et qui nous l’a légué. Voici son portrait au-dessus de la cheminée, Béatrice mon ancêtre ».

Je me lève pour admirer cette toile de plus près. Une femme aux boucles or, au visage large et charnu, le regard volontaire, franc et pénétrant, les épaules drapées d’un châle turquoise qui rehausse le bleu de ses yeux. Le fond est sombre mettant en relief la composition du portrait. Malgré les soieries et les bijoux, il se dégage de cette femme un air de bonté et de simplicité. Devant mon admiration et en réponse à mes questions, Barbara me dit : « C’est un portrait signé Delacroix, comme d’ailleurs ces deux petites scènes de campagne. C’était, parait-il, son ami ».

Je suis étonné et je lui pose la question qui me brûle les lèvres depuis mon arrivée. « Explique-moi. Quand on s’est connu, lors de nos années d’université, tu n’as jamais mentionné, ni à moi ni à aucun de nos amis, tes origines, mettons pour utiliser le jargon de l’époque, bourgeoises. Appartement Place des Vosges, tableaux de Delacroix, et quoi encore? Pourtant, tu faisais partie de toutes nos revendications, nous voulions abattre le système, te souviens-tu? ».

Elle hésite à me répondre, prend une gorgée de whisky et me confie : « Oui, j’étais une contestataire. Très sincère et très engagée. Je ne jouais pas un rôle. Au contraire, dans notre famille, nous avons toujours été du côté des réformes et de l’égalité. Jamais dans les excès. D’ailleurs, on a bien vu que cela est souvent dangereux. Je te rappelle que presque tous les leaders contestataires de ’68 se sont rangés et se sont embourgeoisés, Cohn-Bendit et les autres. Lui-même a abandonné ses thèses libertaires pour se ranger du côté du libéralisme. Nous avons tous changé, assagis peut-être par l’âge et les réalités de la vie. Toi aussi sans doute. Parle-moi de toi justement ».

Le soir jette son voile sur le parc et l’obscurité occupe déjà une bonne partie du salon. Nous descendons diner dans un restaurant italien sous les arcades. Je lui brosse un tableau rapide de ma vie de chercheur à l’université Johns-Hopkins, à Baltimore, de ma famille et de mes petits-enfants, du décès de mon épouse l’année précédente d’un cancer du pancréas. Je lui fais part de mon désir de revenir en France pour y vivre ma retraite. Bref, des choses de la vie, somme toute assez banales. Au dessert, elle me parle de sa famille, de son divorce il y a longtemps, de son fils ainé, Jean-François, qui vit en Australie et de sa fille Bianca, avocate. Elle me parle enfin du jupon et de son histoire. Je l’écoute, fasciné par ce condensé de l’histoire parallèle de la France.

Nous avons bu à nos souvenirs et à nos amis disparus. À ma demande, nous montons à son appartement pour revoir une dernière fois ce jupon chargé d’histoire et de souvenirs.

En se quittant, Barbara, le regard triste, me chuchote : « Bianca l’a démonté de son cadre il y a quelques mois. Elle s’était jointe aux manifestations des Gilets jaunes en le brandissant comme drapeau. Tu vois la scène d’ici; des gilets jaunes et un jupon blanc ». Je ne peux réprimer un sourire et elle ajoute : « Les choses ont bien changé. Je souhaite que ma fille saura le porter comme nous l’avons fait au cours des années. Et pourtant, en même temps, j’espère qu’elle n’aura plus jamais à le faire ».

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Place des Vosges

Fin

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