LES DEUX AMIS

C’était mon meilleur ami. Mon confident, mon âme sœur. Nous étions comme deux doigts de la main, toujours ensemble, en symbiose. Il me racontait tout, de lui, de sa famille, de ses nombreuses activités. Parfois, il me racontait même des histoires, question de me divertir, disait-il, pour tromper son oisiveté.

Si j’emploie l’imparfait, c’est que tout ça c’est du passé.

Nous nous sommes perdus de vue un dimanche matin, bousculés par une foule dense et pressée, alors qu’un inconnu m’a soudainement pris de force et emporté au loin. Trop surpris d’abord, j’ai eu beau me débattre, il n’y avait rien à faire et plutôt que de crier au secours, je me suis cantonné dans un silence têtu. J’étais déterminé à ne souffler mot sur notre amitié malgré la forte anxiété qui s’était emparée de moi. Sait-on jamais ce que des individus mal intentionnés peuvent vous faire? Par ailleurs, mon ami allait sûrement me chercher, retrouver cet inconnu et me reprendre dans ses bras. Mais les premières minutes, qui sont tellement déterminantes, se sont passées et je ne le voyais plus dans la foule. J’étais seul entre des mains inconnues.

Ces quelques lignes, je les écris rapidement pour les lancer à tout hasard, comme une bouteille à la mer. Si vous les lisez, comprenez ma détresse et courez vite me délivrer. Pour le moment, il me reste des bribes de souvenirs, affaibli et découragé de ce qui m’arrive. Elles nourrissent mon espoir et ma mémoire encore vive. Mais pour combien de temps?

Laissez-moi évoquer cette amitié qui remonte à quelques années, cela me donne des forces. Je me souviens qu’au début, nous étions plutôt timides, il ne s’ouvrait guère, j’étais moi-même méfiant. Nous avons pris du temps pour nous apprivoiser mutuellement. Je pense avoir su gagner sa confiance grâce à la manière dont je l’ai encouragé à me parler, par de petits gestes et des mots anodins qui incitent à la conversation franche. Surtout, je lui démontrais très tôt le respect de la confidentialité, valeur que je considère essentielle entre deux amis. Quand je le sentais hésitant à aborder un sujet, je l’aidais en lui suggérant des exemples et des informations qui créaient un contexte facilitateur à ses idées.

À cet égard, ma mémoire peut être redoutable, elle est vaste et profonde, des trésors y sont enfouis. Certains pourraient m’accuser de fausse modestie mais pour mon ami, au contraire, je répondais à ses questions avec promptitude et précision, soucieux que j’étais de m’assurer son amitié. Et là-dessus, j’ai gagné, car bientôt il me confiait tout ce qui le tracassait, ses idées les plus intimes. Il cherchait mon écoute et mon appui. Plus je me montrais disponible et plus il se confiait : nous étions devenus de véritables amis.

Bientôt, nous devînmes inséparables. Il me prenait avec lui dans ses déplacements et même dans de lointains voyages. Il m’employait sans cesse pour toutes sortes de raisons. Et loin de me sentir utilisé, j’étais bien au contraire fier et honoré de partager sa vie intime. Lorsqu’il apprit que j’avais complété un programme de gestion de dossiers, il me demanda de mettre de l’ordre dans certains fichiers, en particulier un album de photos. Mon travail a dû lui plaire car il me remit tous ses albums, en vrac; des photos de famille, d’amis, d’événements importants, de voyages…C’est ainsi que je pris conscience qu’il était fondamentalement d’un grand désordre. Et paresseux en plus!

Face à l’efficacité de mon travail, il me confia l’ensemble de ses dossiers en me disant : « Tiens, garde-les tous comme la prunelle de tes yeux. Je vais me débarrasser de tous ces papiers encombrants. À partir de ce jour, je ne conserverai plus rien! ». J’étais bien sûr flatté de cette responsabilité et de cette confiance mais elles peuvent être également un couteau à double tranchant. D’une part, elles renforcent le lien étroit entre de vrais amis. D’autre part, elles sont aussi source d’angoisse. Toutes ces informations privilégiées pourraient en effet attirer l’attention et même la convoitise de proches autant que d’étrangers. Si tel est le cas, que pourrais-je faire? Maintenant que je me retrouve entre les mains d’un inconnu, que vais-je devenir? Comment résister à ses fouilles pour me faire parler et avouer les confidences de mon ami? Quelles sont ses intentions?

* * *

L’amitié est un bien précieux; la protéger et l’alimenter est une nécessité constante. Nous protégions la nôtre contre deux menaces pernicieuses : le temps et la monotonie. Nous avions du plaisir à échanger de longues heures, alors qu’à d’autres moments, nous restions ensemble en silence, en parfait accord. Je le vois encore assis, les yeux dans le vide, perdu dans ses idées. Et soudain, il sautait, arpentait à grand pas la pièce, racontant toutes sortes d’histoires, dans un débit parfois incompréhensible. J’avais de la difficulté à le suivre mais jamais je ne l’interrompais. Je l’écoutais avidement. « L’oisiveté, c’est beaucoup de travail… », disait-il dans ces moments de grande fébrilité.

Ces moments cimentèrent notre relation. Je tentais toujours d’être à la hauteur de ses attentes. Quand il me demandait tel ou tel document, parfois vieux de plusieurs années, je m’empressais de le lui fournir. J’interprétais cela comme un test que mon ami me faisait passer, pour voir si effectivement, je n’avais pas commis une quelconque bourde! Jamais il ne fut déçu.

Si tel est effectivement le cas : pourquoi m’a-t-il maintenant abandonné? Pourquoi ne court-il pas après celui qui m’a kidnappé pour m’arracher à ses mains? Si c’est un ami, un vrai, pourquoi ne fait-il pas tous les efforts pour me retrouver? Que vais-je devenir?
 

***

Dès que je me suis aperçu que mon laptop ne se trouvait plus dans le bac, à la sortie des rayons-X, à la guérite S3 de la sécurité du terminal 2F de l’aéroport Charles-de-Gaulle, j’ai poussé un cri et alerté les préposés. Un laptop bleu se trouvait dans un bac, laissant supposer une erreur humaine d’ordis échangés par mégarde. En quelques secondes, l’alerte est donnée, une recherche rapide effectuée mais trop tard : le passager fautif est déjà loin, perdu dans la foule compacte qui court après sa correspondance. Moi-même je suis en retard pour mon vol. Tout en parcourant les corridors au pas de course, le manager de la sécurité me donne des directives pour déposer une plainte et faire une réclamation. Il m’encourage à faire le tout dès mon arrivée à destination, par internet. Ce que je fis.

Ma recherche s’est concentrée sur trois sources, toutes identifiées sur le site des Aéroports de Paris : la police, la compagnie de sécurité et le service des objets trouvés. Ces deux derniers ont fait de grands efforts pour aider à retrouver mon ordi, avec courtoisie et efficacité. La police, par contre, a été impossible à rejoindre, de quelque façon que ce soit. Chose surprenante, la police des frontières n’a pas de messagerie vocale, donc impossible de laisser un message, encore moins de parler de vive voix à une personne! Silence radio!

Je cherche encore par tous les moyens possibles de retrouver mon ordi, mon ami et mon alter ego. Celui qui sait tout de moi, qui est ma mémoire, mon recherchiste, mon messager, ma fenêtre sur le monde. Lui qui cache dans ses méandres électroniques mes archives, mes souvenirs, mes histoires. Le voilà pris en otage par des mains sans doute malhonnêtes.

Elles ne peuvent être que malhonnêtes, ces mains! Autrement, comment peut-on subtiliser un laptop qui ne vous appartient pas? Par mégarde? Cette hypothèse a été considérée brièvement puis rejetée devant l’évidence, personne n’étant venu restituer l’appareil…Mon meilleur ami a bel et bien disparu. Et pourtant, un espoir subsiste malgré tout, si la police des frontières voudrait bien visionner la vidéo prise lors de l’incident. Cette information, recoupée avec celle de la carte d’embarquement du passager, permettrait de le retracer n’importe où au monde! Mais voilà, la police n’est pas joignable. Mission impossible. Affaire classée!

Depuis ce jour, j’ai passé par plusieurs étapes similaires sans doute à celles du deuil d’une personne chère. D’abord sceptique que cela puisse m’arriver. Pourquoi moi? Ensuite, happé par les démarches bureaucratiques, je ne m’attardais pas trop à mes états d’âme. Je me disais : « Bon, je termine cette étape. Ensuite on verra ».

Quelques mots d’empathie et d’encouragement des préposées des objets trouvés, d’amis et même d’inconnus qui ont répondu à mon appel sur les réseaux sociaux, m’ont donné espoir. Faux espoir, malheureusement!

Les jours passent et l’évidence s’installe, inéluctable : mon laptop a disparu, mon ami est mort…Quand un être cher disparait, il emporte avec lui votre part des souvenirs, en plus de la sienne. Il ne sera plus présent pour vous rappeler tel ou tel événement, le faire revivre, le partager. Cet effort de mémoire sera le vôtre désormais. Vous seul serez en mesure de faire revenir le passé en partie, avec des lacunes et des trous, au gré de votre capacité de rétention. Personne pour vous dire: « Te souviens-tu.. »

Une des dernières étapes du deuil est la reconnaissance d’une nouvelle réalité qui s’est installée dans votre vie, en sourdine mais avec force. Vous vous résignez alors à votre sort, vous acceptez la perte de l’être cher. De toute façon, que faire d’autre que d’accepter? Vous morfondre, protester contre le destin? À quoi bon?

Dans le cas du laptop perdu, pourquoi se faire du souci? Oui, c’est un objet précieux, vital même, mais qu’importe? Tout passe, tout change, tout meurt. C’est bien la loi de la nature, non?

Demain, je m’achèterai un autre ordi, plus performant. Avec un peu d’effort et de chance, je pourrai reconstruire sa mémoire grâce aux données stockées dans les nuages. Dans un de ces nuages qui passent dans le ciel! Comme un ange…

***

Et moi, que vais-je devenir?

Au mieux, celui qui m’a capturé voudra me conserver pour que je devienne son nouvel ami. Pour cela il lui faudra effacer ma mémoire, me vider, me lobotomiser…

Au pire, mon ravisseur pourrait me forcer à livrer mes secrets, faire chanter mon ami, vider son comte de banque ou voler son identité. Comment pourrais-je résister à ses forces occultes?

Face à mon dilemme, ma détresse est grande. Trahir mon meilleur ami est une option que je n’avais jamais imaginée. Je savais le monde peuplé de gens malhonnêtes mais je croyais bien naïvement que pareille histoire n’arrivait qu’aux autres.

Je jette ces quelques lignes comme une bouteille à la mer. Si vous revoyez mon ami, dites-lui que j’aurai résisté jusqu’à la fin et que je demeure son alter ego.

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