MAIS OÙ EST DONC PASSÉE L’AMÉRIQUE D’ANTAN?

Où est donc passée cette Amérique d’antan, généreuse, ouverte, libre, accueillante et tolérante? Celle qui proclamait du haut de la Statue de la Liberté :

« Give me your tired, your poor,
Your huddled masses yearning to breathe free,
The wretched refuse of your teeming shore.
Send these, the homeless, tempest-tost to me,
I lift my lamp beside the golden door! »

Il y a encore quelques années, elle, si fière de de ses droits et privilèges, avait comme ambition de les étendre à la terre entière. L’Amérique se targait alors d’être une terre d’accueil qui, par la seule force de ses valeurs héritées des

Lumières, était capable d’intégrer harmonieusement les foules de déshérités et des pauvres du monde dans son immense

« melting-pot ». Ici, pas de distinction de classes, d’allégeances, de religions : tous pouvaient y vivre et s’épanouir.

La recherche du bonheur, ce fameux « pursuit of happiness », inscrit dans la Déclaration d’indépendance, était encore hier le credo national.

Les Européens, surtout les Français, considéraient avec hauteur ce peuple choyé par la Nature et le qualifiait d’«enfant gâté». Cet enfant est maintenant arrivé à maturité et il est turbulent, voire délinquant à bien des égards. Il ne semble pas
avoir appris ses leçons d’histoire, sa culture générale est presqu’inexistante. Pris dans son ensemble, le peuple américain comporte une frange extrémiste, disposée à agir sans réfléchir, poussée en ce sens par des élites politiques, sociales et
économiques sans scrupules.

Pourtant, il fut un temps où les deux partis principaux, Démocrates et Républicains, souscrivaient aux principes fondamentaux de démocratie, de respect, de vision et quand venait le temps des décisions stratégiques d’ordre national, ils savaient s’élever au-dessus de leurs intérêts parfois étroits et partisans, pour s’intéresser uniquement aux notions de biens communs.

Force est de constater que cette ère est révolue…

Un voyage récent en Nouvelle-Angleterre est révélateur à cet effet. Même au New-Hampshire dont la devise est « Live free or die » semble avoir sombré dans une forme d’intolérance étonnante, opposée à la véritable liberté. La radio et la télévision se disputent dans les caniveaux à savoir qui va démontrer vis-à-vis de l’autre le plus d’intolérance et d’injustice. Même le langage est différent de celui d’il y a quelques années.

Les formes élémentaires de politesse, de respect et de civilité, jadis si présentes dans le débat public, ont disparu pour être remplacé par des insultes, des associations trompeuses, des insinuations insidieuses, des fausses allégations et des
mensonges éhontés. Les « fake-news » et les demi-vérités sont lancées à tout venant, sans égard aux faits probants. Les croyances les plus loufoques sont érigées en théories avérées et en systèmes de pensée.

Le jugement pondéré, le doute constructif, la remise en question saine qui sont généralement sources de réflexion,  d’échanges harmonieux et de débats intelligents semblent avoir disparus, encouragés en ce sens par des politiciens de piètre
envergure, des tribuns mal intentionnés et des démagogues traitres à la patrie et à la démocratie.

Le peuple américain a été élevé dans l’abondance et l’efficacité, dans un climat où tout est possible si on travaille fort, le mythe étant que n’importe qui, indépendamment de ses origines, peut devenir Président de la République.

Ce célèbre « rêve américain » n’est plus. Pour s’élever dans l’échelle sociale et économique, il faut être en bonne santé et fréquenter de bonnes écoles, deux conditions qui ne sont pas données à tout le monde de façon égale. Ce pays fait piètre figure au rang mondial quant à ses systèmes de santé et d’éducation. Les États-Unis se classent au 33ième rang dans le monde quant à l’indice des soins de santé (derrière Taiwan : No 1 et le Canada : No. 28). Au plan de l’éducation, les É-U se retrouvent à la 16ième place des pays de l’OCDE pour l’obtention du diplôme d’études secondaires!

Souvent, l’abondance peut être l’ennemi du bien. La richesse peut entraîner l’auto-suffisance et le repli sur soi, la confiance peut mener à l’arrogance et au mépris, la démocratie peut mener à la dictature par une majorité, la tolérance peut aboutir au
désordre. Ce déséquilibre est à la base d’une société dysfonctionnelle.

Le pays est fractionné en une multitude d’intérêts et d’allégeances qui deviennent de plus en plus complexes, difficiles à réconcilier et à gérer. Les lobbies, dont le plus notoire est le National Rifle Association, ont corrompu la vie démocratique.
L’argent est le nerf de la guerre et sans cet élément rien ne se fait, rien ne se fera et les transformations profondes et criantes dont le pays a besoin, ne se feront pas.

Ce fractionnement en une multitude d’intérêts souvent divergents et ennemis ne présage rien de bon. En effet, le discours violent qui anime ces groupuscules reflète une attitude tout aussi acharnée à démontrer sa propre supériorité et nier toute
légitimité à l’autre. La prolifération des armes mène à des confrontations funestes. Certains politologues envisagent même le scénario plausible d’une guerre civile…

Les médias qui pourraient, ou à tout le moins, devraient agir comme agents de changement, sont pris à parti par une population hargneuse qui semble avoir perdu le jugement critique constructif et le sens de la mesure. Ceux-ci sont remplacés par des idéologies qui s’alimentent de l’ignorance du peuple, facile à manipuler par des politiciens véreux. Trump n’a

rien fait pour calmer le débat : au contraire, il a créé ce climat délétère et l’alimente, même s’il n’est plus au pouvoir.

Il a encouragé la « prise du Capitol ». Et il promet de reprendre le pouvoir. Ce qui serait, objectivement, une

catastrophe nationale.

Lors de ce récent court séjour aux É-U, il a été facile de constater certaines manifestations de cet état de fait. Par exemple, dans la banlieue de Boston, la télévision de l’hôtel proposait 99 canaux. La grande majorité diffusent des émissions de divertissements entrecoupés d’un torrent de messages publicitaires qui assomment le téléspectateur de produits inutiles. Un consumérisme de bas niveau… Poussée à une surconsommation stérile, il n’est pas étonnant que la situation économique de la classe moyenne soit fragile, d’autant que la pandémie a entrainé une hausse du chômage. Une classe moyenne vulnérable au choc économique est une proie facile pour un politicien sans principes.

À la radio, même phénomène mais auquel s’ajoute une autre dimension : une agressivité ouverte contre l’« autre », qu’il soit Démocrates ou Républicains et un refus systématique de dialoguer de façon respectueuse. Entendu lors d’une
émission qui rapportait la fraude de plusieurs centaines de millions survenus au détriment du gouvernement fédéral par des individus ayant détourné des fonds destinés à la lutte contre la COVID : « Les fraudeurs se nomment Omar et Ali et autres noms de même origine. Ai-je besoin de préciser qui sont ces bandits? Des immigrants qui nous prennent notre argent… ».

Mais où sont donc passés les Américains si généreux, si ouverts, si accueillants et surtout, si tolérants?

Ils ont disparu, écrasés par la démagogie ouverte et nourrie par des tribuns inconscients, qui ont oubliés qu’ils sont eux aussi issus de l’immigration…

Serait-il possible que la Constitution des États-Unis soit à l’origine de ce climat délétère? Certains le pensent en affirmant que ce document considéré comme sacré est presqu’impossible à modifier pour refléter l’évolution des valeurs sociales que
le pays a connus depuis sa fondation. Les prérequis d’amendement sont difficilement atteignables, surtout dans le contexte actuel de lutte de pouvoir entre les partis politiques et la mauvaise foi généralisée. Cette Constitution prône comme
valeur suprême le droit individuel à « la recherche du bonheur ». C’est sans doute cette insistance sur l’individualisme qui serait la cause fondamentale du glissement vers cet égoïsme généralisé. Les citoyens semblent avoir perdu de vue la notion de bien commun. L’image du « self-made man » qui a réussi grâce à ses efforts et à sa volonté s’impose dans l’imaginaire collectif. C’est celle du « poor lonesome cowboy » et de Lucky Luke qui décrit bien l’esprit individualiste et égocentrique
de la société américaine dans son état de décomposition actuelle.

La population des États-Unis est dans une situation grave. Les systèmes de santé et d’éducation sont déficients. La société s’effrite en une multitude de sous-groupes aux intérêts divergents, un clivage sans pitié, qui avance tel un bulldozer aveugle
s’alimentant de l’ignorance des gens. Ces sous-groupes sont ainsi maintenus dans un état de vulnérabilité, victimes potentielles du premier démagogue venu, style Trump.

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